Pro­fesseur Dan Ben­hamou, prési­dent de la Société française d’anesthésie et de réan­i­ma­tion (SFAR)

On observe une pénurie de médecins anesthé­sistes-réan­i­ma­teurs en France, com­ment l’expliquez-vous ?
Elle est liée à un change­ment pro­fond de recrute­ment des anesthé­sistes-réan­i­ma­teurs qui, jusque dans les années 80, était basé sur un sys­tème appelé le Cer­ti­fi­cat d’études spé­cial­isées (CES), dif­férent du sys­tème de recrute­ment des autres spé­cial­ités pour lesquelles les médecins étaient for­més par le biais de l’internat. Cette par­tic­u­lar­ité a dis­paru au début des années 80 et les anesthé­sistes-réan­i­ma­teurs ont égale­ment été for­més par l’internat qual­i­fi­ant. L’aspect posi­tif a été que l’anesthésie-réanimation est dev­enue une spé­cial­ité comme les autres, mais l’aspect négatif a été qu’on est passé de plusieurs cen­taines de médecins anesthé­sistes diplômés chaque année à quelques dizaines. Bien que la dis­ci­pline ait alerté les tutelles et les min­istères à l’époque du risque d’une pénurie bru­tale dans les vingt ans, per­son­ne ne nous a enten­dus. Cette pénurie s’est donc instal­lée mal­gré les doc­u­ments que nous avons pub­liés et l’alarme que nous avions tirée auprès des autorités. Les con­di­tions de tra­vail des anesthé­sistes-réan­i­ma­teurs sont sou­vent extrême­ment com­pliquées compte tenu de cette pénurie. On note cepen­dant une légère aug­men­ta­tion depuis env­i­ron trois ans et un ren­force­ment net de la fil­ière très récent. Les pre­miers effets béné­fiques de cette aug­men­ta­tion ne se fer­ont ressen­tir que d’ici cinq ans env­i­ron. S’engagera alors une redis­tri­b­u­tion entre privé et pub­lic de ces nou­velles ressources.
Mais comme toute chose, cette pénurie a aus­si des côtés posi­tifs. Elle a poussé à opér­er des restruc­tura­tions : fer­me­ture des petites struc­tures inef­fi­cientes, réor­gan­i­sa­tions, regroupe­ments.

Quelle est l’évolution des régle­men­ta­tions liées à votre pra­tique ?
Nous avons la chance d’être une spé­cial­ité très nor­mée puisque notre dis­ci­pline médi­cale est régle­men­tée par plusieurs décrets. Ces décrets qui s’imposent aux étab­lisse­ments ont per­mis dans les années 90 de met­tre en place le mode actuel d’organisation de l’anesthésie, puis au début des années 2000 ont per­mis d’organiser la réan­i­ma­tion et les unités de sur­veil­lance con­tin­ue. Ceci a con­cou­ru à la mise aux normes des étab­lisse­ments qui, avant cela, avaient du mal à se met­tre en place, sou­vent pour des raisons finan­cières ou en rai­son d’une incom­préhen­sion des étab­lisse­ments ou des équipes parte­naires, notam­ment chirur­gi­cales. Ain­si les con­di­tions de tra­vail et les normes de sécu­rité ont forte­ment évolué. Ces élé­ments nor­mat­ifs ont été exces­sive­ment posi­tifs même si, à la base, ils étaient très con­traig­nants ou coû­teux. Ils ont per­mis une homogénéi­sa­tion vers le haut du mode de fonc­tion­nement des étab­lisse­ments français. Main­tenant que cette mise aux normes est ter­minée, on voit cepen­dant appa­raître des prob­lèmes. On essaie par exem­ple d’enserrer la pra­tique dans un mode de fonc­tion­nement trop nor­matif et cela va à l’encontre des ini­tia­tives per­son­nelles et nous blo­quent. Toute volon­té de sor­tir de ces décrets déclenchera un débat médi­cal et poli­tique, et la ques­tion est de savoir com­ment nous pou­vons assou­plir la régle­men­ta­tion sans en per­dre la qual­ité pre­mière ?

Quels sont actuelle­ment les chevaux de bataille de la SFAR ?
A côté des actions impor­tantes mais tra­di­tion­nelles de la SFAR (con­grès et sémi­naires, rédac­tion de recom­man­da­tions, liens avec les agences de l’Etat, pro­duc­tion de doc­u­ments pro­fes­sion­nels…), nous tra­vail­lons actuelle­ment sur trois axes prin­ci­paux. Tout d’abord nous faisons un tra­vail impor­tant d’ouverture et de col­lab­o­ra­tion avec les usagers. Ce pro­jet a démar­ré il y a déjà quelques mois notam­ment sous forme de parte­nar­i­ats. Cela implique, par exem­ple, d’intégrer les usagers dans la rédac­tion des fich­es d’informations afin que le con­tenu leur par­le et ne soit pas com­pris unique­ment par les pro­fes­sion­nels. Le deux­ième grand axe majeur con­cerne les mod­i­fi­ca­tions de l’organisation hos­pi­tal­ière, que ce soit dans le privé ou le pub­lic en dévelop­pant notam­ment l’ambulatoire. Bien sûr, des hôpi­taux publics tels que Bicêtre ont créé une unité d’ambulatoire il y a déjà une quin­zaine d’années, mais il faut bien recon­naître que le privé avait amor­cé cette forme de prise en charge bien avant. Le rat­tra­page du pub­lic dans ce domaine est très lent. Et de manière générale en France, nous sommes bien en retard par rap­port aux pays anglo-sax­ons. La SFAR con­tribue active­ment à l’amélioration de l’ambulatoire en anesthésie-réan­i­ma­tion en France. Mais nous dévelop­pons par­al­lèle­ment le fast track, c’est-à-dire une réha­bil­i­ta­tion rapi­de de un ou deux jours après les séjours à l’hôpital. Enfin notre troisième axe, qui en est encore à l’état embry­on­naire, mais très impor­tant, est une volon­té de chang­er la sit­u­a­tion des urgences, car les délais sont beau­coup trop longs. Nous réfléchissons donc à con­denser, con­cen­tr­er la prise en charge afin de la ren­dre la plus rapi­de et la plus effi­ciente pos­si­ble. Ces mesures représen­tent, en plus du con­fort pour le patient, une réduc­tion des coûts pour l’établissement. Tout le monde a à y gag­n­er. Le troisième axe con­siste à dévelop­per le rôle de la SFAR dans la recherche clin­ique, rôle qu’elle a joué indi­recte­ment jusqu’ici en attribuant un sou­tien financier par le biais de bours­es et de con­trats. Aujourd’hui, notre volon­té est de jouer un rôle act­if dans la réal­i­sa­tion de grands pro­jets de recherche qui amélioreront la con­nais­sance et la prise en charge de nos patients.