Claire Bon­niol, direc­trice asso­ciée de l’A­cadémie du Ser­vice (leader en France de la for­ma­tion et du con­seil pour le développe­ment de la cul­ture du ser­vice et l’amélio­ra­tion de la rela­tion client)

Selon vous, la notion de « car­ing » est peu dévelop­pée dans les étab­lisse­ments de san­té. Expliquez-nous ce dont il s’agit. Je pense que cette notion de « car­ing » s’est his­torique­ment dévelop­pée dans l’approche soin en France. Elle ren­voie en effet à la préve­nance, l’attention, la com­pas­sion. Cepen­dant le « car­ing » n’est pas réservé unique­ment à la par­tie soin, mais aus­si à tous les ser­vices périphériques aux soins. De quoi s’agit-il ? Il s’agit prin­ci­pale­ment de se met­tre à la place du patient, des per­son­nes accom­pa­g­nantes, même des pro­fes­sion­nels extérieurs à l’établissement de soin en n’imposant pas ses pro­pres con­traintes tech­niques ou méti­er. Pour être con­crète, il s’agit par exem­ple de grouper dif­férents ren­dez-vous auprès de dif­férents ser­vices ou spé­cial­istes, pour éviter au patient des vis­ites espacées. Cette pos­ture très basique n’est réal­is­able que si l’on se met réelle­ment à la place du patient. Une récente étude réal­isée en jan­vi­er 2013 a mon­tré que plus de 80% des con­som­ma­teurs sont prêts à pay­er plus pour une expéri­ence plus pos­i­tive. On s’aperçoit que cette expéri­ence client plus pos­i­tive repose sur la réponse à des attentes extrême­ment sim­ples comme un vrai accueil tout au long du par­cours et une réponse personnalisée.Il s’agit là des bases de la rela­tion entre deux per­son­nes ! Cela n’empêche pas de suiv­re les procé­dures offi­cielles, mais il faut une vraie prise en compte de la demande du client qui est tou­jours légitime, même si elle ne ren­tre pas dans les cas­es prévues par le pro­fes­sion­nel.

Dans un con­texte de bud­gets ser­rés, cette prise en charge plus per­son­nal­isée est-elle un argu­ment con­cur­ren­tiel ? Il y a une absolue néces­sité de tra­vailler sur la répu­ta­tion. On part du principe que le patient a le choix de l’établissement qui va le pren­dre en charge. La qual­ité de soin étant partout la même (aux yeux du client novice), c’est le ser­vice qui fera la dif­férence. On se sou­vient plus des petites atten­tions reçues avant et après les soins que de la prise en charge médi­cale en tant que telle. Con­cer­nant les soins, on s’en remet à des experts. Le patient jugera davan­tage l’établissement sur l’accueil, la sym­pa­thie du per­son­nel, les petits gestes. Les petites atten­tions sont certes gra­tu­ites mais il n’empêche que de nou­veaux ser­vices payants peu­vent être aus­si inven­tés afin de sat­is­faire le patient. Ceci per­me­t­tra de revis­iter son offre de ser­vices. Il y a cer­taine­ment des choses que l’on fai­sait, mais dont on n’a plus besoin. Il faut donc voir où des économies peu­vent être réal­isées pour met­tre l’accent sur des ser­vices à plus haute valeur ajoutée. On peut imag­in­er par exem­ple de pro­pos­er des ambiances dif­férentes aux clients comme la SNCF le pro­pose déjà dans le TGV. On peut imag­in­er des activ­ités col­lec­tives pour ceux qui souhait­ent être en com­pag­nie d’autres per­son­nes ou des for­mules très zen pour ceux qui veu­lent être dérangés le moins pos­si­ble. Le « car­ing » est prob­a­ble­ment plus présent aux États-Unis ou en Scan­di­navie, mais ce sont des pays où les métiers du ser­vice sont respec­tés. La France cul­tive encore trop sou­vent – ce que nous appelons nous — « la cul­ture du mépris », c’est-à-dire que l’on déval­orise ceux qui ser­vent, tous les métiers en con­tact direct avec le client. On rit, par exem­ple, des hôt­esses de l’air en oubliant que leur mis­sion pre­mière – avant de servir les bois­sons – est de ras­sur­er les gens. Cul­turelle­ment c’est très fort en France. De plus nous vivons dans une société encore éli­tiste qui entre­tient incon­sciem­ment ces rap­ports. Dans les ser­vices hos­pi­tal­iers les hiérar­chies sont par­ti­c­ulière­ment mar­quées, donc il y a du tra­vail à faire dans ce sens.

Dans quelle mesure peut-on amélior­er la prise en charge du patient ? Il faut réduire la durée d’attente et amélior­er les con­di­tions de l’accueil. Il faut regarder sur quoi on peut être généreux avec les clients tout en se deman­dant bien sûr si cela apporte une véri­ta­ble valeur ajoutée. Cela passe aus­si par la val­ori­sa­tion de tous les corps de méti­er et notam­ment des pro­fes­sion­nels les plus en bas de l’échelle qui sont d’ailleurs ceux qui ont le plus de con­tacts directs avec les patients. C’est aus­si une façon de respon­s­abilis­er le per­son­nel et de créer une atmo­sphère con­struc­tive. A l’Académie du Ser­vice nous faisons la pro­mo­tion de la «symétrie des atten­tions » : c’est-à-dire l’idée de porter la même qual­ité d’attention à son col­lab­o­ra­teur qu’à son client. Le col­lab­o­ra­teur ne peut repro­duire un com­porte­ment que s’il en a lui-même fait l’expérience. C’est la seule con­di­tion pour que tout cela marche dans la durée. Pour réus­sir une expéri­ence client sat­is­faisante, il faut se met­tre dans sa sit­u­a­tion en refaisant tout son par­cours : depuis le moment où il quitte son domi­cile jusqu’au moment où il quitte l’hôpital pour retourn­er chez lui. C’est ce que nous appelons «l’avant — pen­dant – après ». Pour pren­dre un exem­ple sim­ple, lorsque vous allez voir un film dans un superbe ciné­ma mul­ti­plex ultra-mod­erne et que vous ressortez par un obscur couloir mal­odor­ant qui débouche sur un park­ing der­rière le bâti­ment, ce sont ces dernières impres­sions qui s’imprégneront dans votre mémoire et que vous associerez à cette expéri­ence. L’expérience du film sera ternie par cet « après » plutôt négatif. En hos­pi­tal­ier, com­ment le patient arrive-t-il à l’hôpital ? Com­ment repart-il ? Ces aspects sont sou­vent nég­ligés parce que les pro­fes­sion­nels de la san­té se con­cen­trent sur leur cœur de méti­er : le « pen­dant ». L’idée est que l’on garde un sou­venir posi­tif et que l’on par­le pos­i­tive­ment de l’établissement dans lequel on a été traité. Il est impor­tant de repos­er le sens du méti­er et réfléchir en plus à toutes les petites actions que l’on va pou­voir dévelop­per afin d’améliorer l’arrivée, le séjour et le départ du patient et pour que le par­cours de ce dernier soit le plus flu­ide pos­si­ble.