Frédéric PIERRU, Soci­o­logue, chargé d’études au CNRS, sur le sondage IFOP com­mandé par Le Quo­ti­di­en du médecin. Aujourd’hui, d’après le sondage, seuls 34% des médecins font con­fi­ance à la min­istre de la San­té, Marisol Touraine, con­tre 52% en juin 2012.

En juin 2012, Marisol Touraine avait une cote de pop­u­lar­ité de 52%. Est-ce une cote élevée pour une min­istre de la San­té ?
Cette cote de pop­u­lar­ité, rel­a­tive­ment haute pour une min­istre de la San­té de gauche, était sur­prenante. Si l’on replace les choses dans une per­spec­tive his­torique, une telle con­fi­ance est assez rare. Si fin XIXe, les médecins étaient tra­di­tion­nelle­ment répub­li­cains, engagés con­tre les con­ser­va­teurs et la reli­gion en bons ser­gents de la IIIe République, l’histoire du corps médi­cal est glob­ale­ment celle d’un glisse­ment à droite. A part pen­dant le schisme 58, qui a séparé les médecins hos­pi­tal­iers des prati­ciens libéraux, le corps médi­cal libéral entre­tient générale­ment un lien étroit avec les par­tis de droite. La haute pop­u­lar­ité de Marisol Touraine à son entrée en fonc­tion sig­nait la fin d’une péri­ode de défi­ance a pri­ori envers les par­tis de gauche. Elle débu­tait sa fonc­tion sans hand­i­cap de pop­u­lar­ité majeur lié à son appar­te­nance à un par­ti de gauche.

Com­ment l’expliquez-vous ?
Cela s’explique par les trans­for­ma­tions pro­fondes de la soci­olo­gie du corps médi­cal. La fémin­i­sa­tion, la diver­si­fi­ca­tion des orig­ines sociales, des modes de pra­tiques ont mar­qué la fin de l’idéal type du médecin notable, élu de sa com­mune, et tra­di­tion­nelle­ment lié à droite. Aujourd’hui, la pro­fes­sion est beau­coup moins homogène. Cette absence de dif­féren­ti­a­tion entre la gauche et la droite dans le domaine de la san­té s’explique aus­si par les poli­tiques publiques de san­té. Ce qui frappe est leur énorme con­ti­nu­ité, au-delà des valses min­istérielles et élec­torales. Aujourd’hui, le corps médi­cal dans son ensem­ble suit une logique ges­tion­naire. Per­son­ne ne pro­pose de revenir sur la T2A, ni de nation­alis­er les lab­o­ra­toires phar­ma­ceu­tiques. Il y a certes des inflex­ions, des toniques, mais dans l’ensemble, les poli­tiques de san­té, menées par les gou­verne­ments de gauche et de droite, se ressem­blent. Cela banalise l’alternance gauche-droite.

Com­ment expli­quer cette chute cat­a­strophique de pop­u­lar­ité de 18 % de Marisol Touraine ?
En 10 ans, seuls deux min­istres de la San­té ont fait moins bien : Philippe Douste-Blazy en 2005 et Rose­lyne Bach­e­lot en 2010. Marisol Touraine était dans un posi­tion rel­a­tive­ment avan­tageuse : peu mar­quée poli­tique­ment, liée par sa famille au milieu san­i­taire… Elle a très mal joué ses cartes. En entrant de plein fou­et dans la ques­tion épineuse des dépasse­ments d’honoraires, elle a enclenché un mou­ve­ment cli­vant entre les médecins. Il était évi­dent qu’elle déclencherait ain­si une énorme mobil­i­sa­tion. Elle aurait pu com­mencer par pro­pos­er d’améliorer les con­di­tions de rémunéra­tion des médecins de secteur I, par présen­ter les choses de façon pos­i­tive plutôt qu’urticante. Résul­tat : ses propo­si­tions ne sat­is­font per­son­ne, et elle a réus­si à réac­tiv­er le spec­tre d’un gou­verne­ment de gauche ten­du con­tre les médecins. Elle a réveil­lé des atti­tudes de défi­ance qui étaient en latence et a capit­ulé dans les faits. A cause de son faux mou­ve­ment de départ, qui avait l’air autori­taire mais qui s’est très vite ramol­li, elle s’est mise dans une posi­tion où elle ne peut plus faire bouger les lignes. Elle a com­mis une erreur de stratégie poli­tique et réac­tivé la méfi­ance latente du corps médi­cal à l’égard de la gauche.