Jacques SIMBSLER, con­seiller pour les Affaires sociales à l’Ambassade de France à Berlin, ancien con­seiller chargé de la poli­tique de la famille au cab­i­net de Rose­lyne Bach­e­lot.

La France et l’Allemagne sont-elles con­fron­tées à des enjeux sim­i­laires en matière de san­té ?
T2A, déserts médi­caux, baisse de la démo­gra­phie médi­cale, vieil­lisse­ment de la pop­u­la­tion… Dans le domaine de la san­té, la France et l’Allemagne sont con­fron­tées à des enjeux sim­i­laires, mais les répons­es poli­tiques en fonc­tion des objec­tifs fixés par le gou­verne­ment, ne sont pas for­cé­ment iden­tiques dans le temps. Comme la France et l’Allemagne sont con­fron­tées à des dif­fi­cultés économiques et sociales com­pa­ra­bles (taux de pau­vreté, tra­vailleurs pau­vres, etc.), ces deux pays ont donc intérêt à s’informer plus étroite­ment sur leurs poli­tiques respec­tives. Pour amélior­er les mesures mis­es en œuvre de part et d’autre, il faut faire davan­tage de bench­mark­ing car c’est le prag­ma­tisme qui doit servir de fil con­duc­teur avec l’étude des bonnes pra­tiques.

Par exem­ple, dans le cas du développe­ment des déserts médi­caux, ces sit­u­a­tions représen­tent des enjeux économiques et soci­aux tout à fait com­pa­ra­bles pour les deux pays, mais les ini­tia­tives pris­es ont été ini­tiale­ment de nature dif­férente. D’une part, la France a com­mencé par réfléchir à des mesures plutôt coerci­tives, avant de con­stater que la sit­u­a­tion con­tin­u­ait à se dégrad­er sans que les mesures pris­es ne pro­duisent des effets sig­ni­fi­cat­ifs. Aus­si la France a choisi de ren­forcer les mesures pris­es par de l’incitatif. Alors que l’Allemagne, en appli­ca­tion des principes forts du dia­logue social qui con­stitue le mode de régu­la­tion de cette société, celle-ci a com­mencé par l’application de mesures issues de la con­cer­ta­tion, avant d’opter récem­ment par la mise en œuvre de mesures régle­men­taires plus con­traig­nantes. Toute­fois, que ce soit par le recours à de l’incitatif ou à du coerci­tif, ni la France ni l’Allemagne n’ont réus­si pour l’instant à met­tre en œuvre des mesures effi­caces per­me­t­tant d’infléchir la ten­dance.

La France cite sou­vent l’Allemagne en exem­ple vertueux. Quelle est la valid­ité de ces com­para­isons dans le mode de fonc­tion­nement des sys­tèmes de san­té français et alle­mand ?
Les com­para­isons directes sont sou­vent trop déli­cates à réalis­er, pour des raisons tech­niques et cul­turelles. D’abord, l’offre de soin en Alle­magne est répar­tie dif­férem­ment entre les secteurs pub­lic et privé. La majorité des Alle­mands appré­cient leur sys­tème d’assurance mal­adie, bien que le sys­tème soit à deux vitesses. D’une part, une assur­ance légale oblig­a­toire en-dessous d’un cer­tain seuil de revenus dont béné­fi­cient 89% des assurés et, d’autre part, une assur­ance privée pour 11% des assurés, ceux qui ont les revenus les plus élevés.

Ensuite, les Alle­mands ont dévelop­pé le culte de la trans­parence, en com­plé­ment du dia­logue social — et donc la recherche du com­pro­mis -, comme mode de régu­la­tion sociale. Un exem­ple ? En 1955, suite à une grève mas­sive des médecins, il a été négo­cié le com­pro­mis que les médecins n’au­raient recours à la grève qu’en dernière extrémité, une fois épuisées toutes les autres pos­si­bil­ités de con­cer­ta­tion. Cet accord a tenu bon jusqu’à aujourd’hui, et l’Allemagne a tra­ver­sé ces 60 dernières années sans une grève du monde médi­cal. C’est évidem­ment impens­able en France. Avec la recherche de la trans­parence sur l’analyse des ressources, des dépens­es et des con­traintes ain­si que l’objectif con­sen­suel de préserv­er le fonc­tion­nement des insti­tu­tions, les Alle­mands acceptent in fine que le com­pro­mis prag­ma­tique puisse aboutir à une répar­ti­tion inéquitable des efforts, dont le poids des nou­velles charges peut être vari­able selon les par­ties prenantes. L’étude et l’adoption de solu­tions com­por­tant des dif­féren­tiels soci­aux ne sont pas un fac­teur blo­quant des négo­ci­a­tions. A la suite de quoi, 10% des médecins ont par exem­ple con­nu une baisse de 15% de leurs revenus, mais cela a été col­lec­tive­ment accep­té puisque cela résul­tait — en toute trans­parence — des ajuste­ments néces­saires pour main­tenir pri­or­i­taire­ment les qual­ités du sys­tème de pro­tec­tion d’assurance mal­adie. Leur réac­tion? « Nous n’en sommes pas morts ».
Enfin, en Alle­magne, à par­tir du moment où la trans­parence est assurée, l’adhésion au pro­jet devient glob­ale. Une fois le con­sen­sus dégagé, on en accepte l’ensemble des con­séquences. De la même manière, aug­menter de 5% la rémunéra­tion des pédi­a­tres parce que cette pro­fes­sion a un prob­lème de recrute­ment out­re-Rhin a pu être réal­isé sans reven­di­ca­tions inter-sec­to­rielles. Ici, la notion d’avantage acquis ne con­stitue pas un argu­ment val­able, ce sont l’efficacité économique et sociale des mesures adop­tées qui con­stituent des argu­ments décisifs. Mais évidem­ment, le chemin est sou­vent long pour par­venir à des com­pro­mis et à un con­sen­sus sur l’état des négo­ci­a­tions.

Com­ment expliquez-vous que l’Assurance mal­adie alle­mande soit excé­den­taire ?
En France, Simone Veil, min­istre des Affaires sociales, de la san­té et de la ville en 1993–1995, avait dû – déjà ! — agiter le spec­tre de la dis­pari­tion prochaine du sys­tème d’assurance mal­adie, pour pou­voir jus­ti­fi­er la prise de mesures restric­tives dans le domaine de la san­té. Pour­tant, le déficit annuel de l’Assurance mal­adie venait seule­ment d’atteindre le seuil sym­bol­ique des 10 mil­liards de francs, soit à peine actuelle­ment 1,5 mil­liard d’euros… Bien des années plus tard, les men­tal­ités et les modes de négo­ci­a­tion n’ont pas évolué sig­ni­fica­tive­ment. En Alle­magne, en 1994, il exis­tait 1.194 caiss­es d’assurance mal­adie, mais la con­cur­rence entre elles a entraîné un impor­tant mou­ve­ment de con­cen­tra­tion. Il en existe encore près de 250 mal­gré les regroupe­ments engagés depuis 20 ans. Mais comme cer­taines sont actuelle­ment défici­taires, le mou­ve­ment de con­cen­tra­tion et de sim­pli­fi­ca­tion va se pour­suiv­re.

Les Alle­mands n’acceptent pas, ne com­pren­nent pas que les sys­tèmes de dépens­es mal­adie et de retraite puis­sent être durable­ment défici­taires (« die roten Zahlen ») ou excé­den­taires (« die schwarzen Zahlen »). Est-ce encore l’héritage ou le trau­ma­tisme de l’hyperinflation des années 20 ? Je n’en sais rien, ce qui est sûr c’est qu’ils veu­lent pri­or­i­taire­ment main­tenir l’équilibre des comptes et, par con­séquent, réguler en ajus­tant les taux de coti­sa­tion. C’est le mode de fonc­tion­nement en Alle­magne : il est impos­si­ble de pou­voir demeur­er défici­taire durable­ment car les alle­mands con­sid­èrent que s’il y a un déficit, il faut relever les taux. De même, lorsqu’il y a des excé­dents, un sys­tème de règles prévoit des moyens de redis­tri­b­u­tion. Il est impos­si­ble de pou­voir garder durable­ment une cagnotte pour faire face à de futurs aléas con­jonc­turels.
En sep­tem­bre 2012, la GKV (« Geseztliche Krankenkassen Ver­sicherung ») qui représente les 145 caiss­es d’as­sur­ance-mal­adie du pays a affiché un excé­dent en cumulé au pre­mier semes­tre 2012 de 21,8 Mds€, qui a depuis encore aug­men­té en ce début d’année 2013. Avec un taux de chô­mage de 5,7 % à fin décem­bre, les coti­sa­tions ren­trent mas­sive­ment, les caiss­es de l’as­sur­ance mal­adie sont struc­turelle­ment excé­den­taires. Aus­si, dès le mois d’octobre, le min­istre de la San­té, Chris­t­ian Bahr a enjoint les caiss­es d’assurance à pro­pos­er de nou­veaux ser­vices, de baiss­er leurs tar­ifs, ou offrir des primes à leurs adhérents jusqu’à absorp­tion de leurs excé­dents.
Finale­ment, au-delà de nos spé­ci­ficités tech­niques et cul­turelles, il est pos­si­ble de définir un bon sys­tème de san­té comme étant un sys­tème qui sait évoluer, pour tenir compte des attentes de la pop­u­la­tion et des con­traintes économiques,- et c’est d’ailleurs ce vers quoi nous ten­dons de part et d’autre du Rhin. N’oublions pas qu’au niveau inter­na­tion­al, nos sys­tèmes sont par­mi les plus per­for­mants pour la pro­tec­tion de nos pop­u­la­tions.