Dr Ségolène Perruchio, présidente de la Société française d’accompagnement et de soins palliatifs (SFAP)

La proposition de loi sur la fin de vie adoptée le 27 mai par l’Assemblée nationale sera examinée par le Sénat à l’automne 2025. Quelles sont vos revendications ?

Nous avons pris la parole dans ce débat pour faire enten­dre la voix des soignants, non pas une voix mil­i­tante mais une voix du ter­rain. Nous souhaitons témoign­er de la réal­ité de ce qu’il se passe aujourd’hui pour les patients que nous suiv­ons.

La réal­ité aujourd’hui c’est : 21 départe­ments sans unité de soins pal­li­at­ifs, des déserts médi­caux, des EHPAD sans moyens, un manque de for­ma­tion dans la prise en charge de la douleur, et un manque de soignants partout sur le ter­ri­toire. Notre pri­or­ité est le développe­ment effec­tif des soins pal­li­at­ifs, partout et pour tous.

Une loi pour le développe­ment des soins pal­li­at­ifs sera pro­posée, une stratégie décen­nale annon­cée.  Mais au-delà des annonces, quels sont réelle­ment les moyens engagés ? Du retard est déjà pris…

Nous con­sta­tons qu’en par­al­lèle de promess­es qui, dans le meilleur des cas, met­tront dix ans avant de faire effet, une loi visant à légalis­er le sui­cide assisté et l’euthanasie peut être pro­mul­guée à effet immé­di­at. Notre inquié­tude évi­dente, c’est que la demande de mort sur­gisse par défaut d’accès aux soins. Demain, il pour­rait être plus facile et plus rapi­de d’avoir recours à une euthanasie que d’être pris en charge par une équipe de soins pal­li­at­ifs ou d’accéder à une con­sul­ta­tion douleur.

 

Quels points de cette proposition de loi posent problèmes selon la SFAP ?

Au-delà du principe de légalis­er un « droit à l’aide à mourir » qui change le regard porté par la société sur la fin de vie, plusieurs points sont par­ti­c­ulière­ment inquié­tants pour les acteurs de soins pal­li­at­ifs. Les mots choi­sis qui ne dis­ent pas la réal­ité, l’aide à mourir, cela ne veut rien dire. Pourquoi ne pas nom­mer les choses ? Le mot serait-il trop vio­lent ? N’est-ce pas la réal­ité qui l’est ?

L’implication majeure des soignants à toutes les étapes du proces­sus, qui trans­forme la rela­tion soignant/soigné, la mis­sion des soignants et la déf­i­ni­tion même du soin. Don­ner la mort pour­rait-il devenir un soin ?

La clause de con­science ne suf­fit pas. Elle stig­ma­tise le médecin qui ne souhaite pas par­ticiper à la procé­dure, et l’oblige à trou­ver un rem­plaçant. Si des soignants sont néces­saires, il faut qu’ils soient volon­taires, déclarés comme tels. Et spé­ci­fique­ment for­més et accom­pa­g­nés pour cet acte par­ti­c­uli­er. C’est la meilleure garantie du respect de la volon­té des patients, qui auraient plus de facil­ité à trou­ver un soignant dis­posé à les accom­pa­g­n­er dans cette voie, et le respect de l’ensemble des soignants volon­taires ou non.

Les critères d’éligibilité flous ne reposent sur aucune réal­ité médi­cale tan­gi­ble : mal­adie incur­able, pronos­tic vital engagé, souf­france… Ces critères inclu­ent des cen­taines de mil­liers de patients poten­tielle­ment éli­gi­bles à l’aide à mourir. Donc, sauf à dire oui à tous ceux d’entre eux qui récla­ment la mort — ce qui est très éloigné de l’exception -, cela con­fère un pou­voir immense aux médecins : celui de choisir qui doit vivre et qui peut mourir…

Le délit d’entrave qui, tel qu’il est rédigé, ouvre la porte à toutes les inter­pré­ta­tions pos­si­bles. Com­ment garan­tir qu’il ne nous empêchera pas à l’avenir de pro­pos­er une autre voie à un patient qui demande à mourir ? Com­ment dans ces con­di­tions con­tin­uer à faire notre méti­er ? Et je ne par­le pas des psy­chi­a­tres qui sont con­fron­tés au quo­ti­di­en à des deman­des de mort liées à des souf­frances intens­es.

 

Quelle est la vision de la fin de vie partagée par la SFAP ?

Les soins pal­li­at­ifs accom­pa­g­nent les patients atteints de mal­adies graves et en fin de vie. Les soins pal­li­at­ifs visent à préserv­er la qual­ité de vie sans pro­longer la vie de manière déraisonnable – accepter de laiss­er la mort arriv­er – et sans la pré­cip­iter. C’est une ligne de crête sur laque­lle nous mar­chons avec les patients et leurs familles. Pour cela, nous prenons en charge les malades dans leur glob­al­ité et tra­vail­lons en équipes pluridis­ci­plinaires, avec comme objec­tif prin­ci­pal de soulager les patients, d’améliorer leur qual­ité de vie tout en leur garan­tis­sant que nous serons là, jusqu’à bout.