Dr Philippe Cuq, président de l’UCDF — Le Bloc (syndicat intégré à Avenir-Spé/Le Bloc)

Que retenez-vous de ce ven­dre­di 13 mars 2020 ?

Cette pre­mière alerte qui a mar­qué le début de la crise nous a plongés dans une très grande inquié­tude car nous n’étions pas pré­parés pour faire face aux graves prob­lèmes qui allaient arriv­er. Il est indis­pens­able de mieux organ­is­er le futur car d’autres crises san­i­taires suiv­ront, virales, bac­téri­ologiques, nucléaires, chim­iques… C’est pourquoi nous avons décidé avec Philippe Auz­i­mour, directeur général du cab­i­net Branchet, l’assureur de la majorité de mes con­frères, de créer un groupe d’experts et d’enquêteurs de ter­rain afin d’élaborer un Retex depuis notre point de vue de médecins, pos­er un diag­nos­tic, et faire des propo­si­tions que nous présen­terons en novem­bre. Avant toute chose, je voudrais rap­pel­er qu’une cen­taine de médecins libéraux mon­tés au front sont décédés.

Nous avons fait un con­stat en trois points. Tout d’abord, la carence majeure, insup­port­able, de matériel de pro­tec­tion. Puis, le déclenche­ment mas­sif de plans blancs qui ne cor­re­spondaient pas aux risques san­i­taires et surtout dont les con­séquences en ter­mes de retards de soins ont été cat­a­strophiques, avec des tableaux clin­iques que je n’avais pas vu depuis une ving­taine d’années. Toute l’activité a été arrêtée lors de la pre­mière vague, la deux­ième a été glob­ale­ment mieux gérée mais les « 50 % » de la troisième sont incom­préhen­si­bles : doit-on tir­er au sort les patients ? Sans oubli­er la respon­s­abil­ité des médecins aujourd’hui, inter­rogée du fait de ces reports. Enfin, le traite­ment iné­gal­i­taire entre les étab­lisse­ments et les pro­fes­sion­nels de san­té a été et est tou­jours très mal vécu.

Quels sont les axes de réflex­ion de votre groupe d’experts ?

On ne peut pas impos­er un plan blanc iden­tique partout sans ris­quer des con­séquences san­i­taires graves. Il faut égale­ment réfléchir à un mod­èle économique et organ­i­sa­tion­nel région­al de crise san­i­taire en col­lab­o­ra­tion avec les URPS des médecins et des soignants.

Faut-il ensuite que notre secteur de l’hospitalisation privée s’autonomise pour gér­er la crise ou faut-il con­cevoir cette ges­tion de façon glob­ale avec le sys­tème dans son ensem­ble ?

D’autres thé­ma­tiques nous tien­nent à cœur. La san­té publique, la préven­tion, doivent être inspirées par des gens de ter­rain. Celui qui achète des masques doit être con­seil­lé par celui qui les porte. Égale­ment, nous souhaitons repér­er sans aucun tabou les bonnes col­lab­o­ra­tions public/privé, il y en a eu de très bonnes et de très mau­vais­es. Si nous ne faisons pas de propo­si­tions, nous res­terons dans un sys­tème admin­is­tratif figé. Les acteurs de ter­rain ont trou­vé les solu­tions pour répon­dre à l’urgence, ils sont aujourd’hui fatigués et ne voudront pas recom­mencer ain­si. Notre respon­s­abil­ité est de faire des propo­si­tions.

Réserve san­i­taire, exer­ci­ce annuel, vous réfléchissez à des propo­si­tions très con­crètes…

L’idée d’une réserve san­i­taire ter­ri­to­ri­ale est impor­tante sinon nous serons tou­jours sous la dépen­dance. Il faut réfléchir ensem­ble sur les EPI, les 5 drogues réqui­si­tion­nées par le min­istère, etc. L’échelon région­al peut être divisé en deux si néces­saire. Nous avons besoin d’une logis­tique de pointe, d’équipements entretenus et de pro­duits. Pourquoi ne pas prévoir une cen­taine de res­pi­ra­teurs entretenus qui seraient en réserve dans chaque région ? Évidem­ment cela a un coût mais inférieur à celui du bilan final d’une crise mal gérée.

Par ailleurs, les lits de réan­i­ma­tion sont en nom­bre insuff­isant dans l’hospitalisation privée : 1 lit pub­lic doit être équiv­a­lent à 1 lit privé. De plus, chaque ser­vice devrait dis­pos­er d’un poten­tiel d’extension pos­si­ble. Aus­si, pourquoi ne pas imag­in­er des exer­ci­ces annuels à l’instar de ceux con­tre le risque incendie ? Enfin, asso­cié à l’avenant 9, nous avons intro­duit deux points majeurs pour les médecins libéraux en cas de crise : ils béné­ficieront du même niveau d’aide finan­cière que les étab­lisse­ments de san­té, et une reval­ori­sa­tion de 150 à 180 euros est prévue pour les lignes d’astreinte.