Professeure Céline Pulcini, infectiologue, cheffe de Projet nationale à l’antibiorésistance au ministère des Solidarités et de la Santé.

Quels sont les enjeux de l’antibiorésistance en France ?

En 2015, 124 806 cas d’infections à bac­téries mul­ti-résis­tantes (dont 63,5 % asso­ciées aux soins) entraî­nant 5 543 décès ont été recen­sées en France (don­nées ECDC). Nous restons en 2016 sur cet ordre de grandeur avec 139 105 infec­tions dans les étab­lisse­ments de san­té (don­nées de la base PMSI).

En France, 80 % des antibi­o­tiques sont pre­scrits en ville (70 % par les médecins général­istes et env­i­ron 10 % par les chirurgiens-den­tistes) et 20 % dans les étab­lisse­ments de san­té. Un tiers de ces 20 % sont pre­scrits aux patients hos­pi­tal­isés, et pour le reste essen­tielle­ment pre­scrits lors des con­sul­ta­tions, d’un pas­sage aux urgences ou à la sor­tie du patient.

Les audits de pra­tiques mon­trent qu’environ un tiers de ces pre­scrip­tions est inutile, un tiers est inap­pro­prié et un tiers appro­prié. Nous avons donc une grande marge de pro­gres­sion.

Quel est le coût de l’antibiorésistance ?

En ter­mes de coût, selon le PMSI 2015, l’antibiorésistance représente 109 à 287 mil­lions d’euros de coût sup­plé­men­taire pour l’établissement de san­té, c’est-à-dire en moyenne : 1 103 euros et 1,6 jour sup­plé­men­taire par séjour hos­pi­tal­ier.

Par ailleurs, une étude de l’OCDE en 2017 mon­tre que l’association de pro­grammes de prévention/contrôle des infec­tions et de bon usage des antibi­o­tiques est syn­ergique et per­met de faire des économies puisque 1 euro investi rap­porte 4 euros.

Sur l’aspect médi­co-économique, la Rémunéra­tion sur objec­tifs de san­té publique inclut 4 indi­ca­teurs-cible pour les médecins général­istes et les pédi­a­tres, inté­grés dans ce dis­posi­tif de paiement à la per­for­mance des prati­ciens, et nous tra­vail­lons actuelle­ment sur la mise au point d’indicateurs sur l’antibiorésistance mesurés de façon automa­tisée dans le dis­posi­tif Ifaq des étab­lisse­ments de san­té.

Quelles sont les actions à men­er ?

Tout d’abord, je vous ren­voie à l’instruction aux ARS pub­liée le 15 mai dernier qui vise notam­ment à con­solid­er, si néces­saire, le dis­posi­tif des référents en antibio­thérapie et à met­tre en place des équipes mul­ti­dis­ci­plinaires en antibio­thérapie dans les GHT.

On observe que les pro­grammes portés par les équipes opéra­tionnelles d’hygiène et les référents en antibio­thérapie ne sont pas déployés de manière opti­male. Le prin­ci­pal frein est l’insuffisance des ressources humaines. 63 % des hôpi­taux publics ou Espic, et 69 % des clin­iques atteignaient ain­si en 2016 les objec­tifs recom­mandés de 1 IDE d’hygiène pour 400 lits et 1 prati­cien hygiéniste pour 800 lits. La sit­u­a­tion est encore moins favor­able pour les référents en antibio­thérapie.

Des mesures phares ont été ou sont déployées. Retardée par la Covid, une grande cam­pagne de mar­ket­ing social est pro­gram­mée par San­té publique France en 2021 à l’attention des pro­fes­sion­nels de san­té et en 2022 à celle du grand pub­lic (sauf imprévu). Un espace d’information sur Inter­net inti­t­ulé « Antibio’Malin » de pro­mo­tion du bon usage des antibi­o­tiques est disponible pour tous sur Santé.fr, égale­ment pour les médecins qui doivent jus­ti­fi­er une non pre­scrip­tion d’antibiotique auprès de leur patient. Peu con­nue et très péd­a­gogique, une fiche d’information ressem­blant à une « vraie » pre­scrip­tion, non pas de médica­ment, mais de con­seils est à la dis­po­si­tion des médecins. Une cam­pagne nationale auprès des général­istes a été menée par l’Assurance mal­adie en 2019, assor­tie d’entretiens per­son­nal­isés pour les plus pre­scrip­teurs d’entre eux. D’une manière générale, de nom­breux out­ils dig­i­taux d’information ou de for­ma­tion à des­ti­na­tion du grand pub­lic, des jeunes, des pro­fes­sion­nels de san­té, exis­tent.

Nous inci­tons les acteurs en région à dévelop­per des actions de préven­tion des infec­tions et de l’antibiorésistance dans le cadre du Ser­vice san­i­taire des étu­di­ants en san­té. Rap­pelons que cette thé­ma­tique est une pri­or­ité dans tous les DPC. Par ailleurs, nous tra­vail­lons sur la con­struc­tion d’un socle de com­pé­tences sur ce sujet que devraient avoir tous les pro­fes­sion­nels de san­té.

Enfin, nous avons obtenu cette année un finance­ment pour que les ARS puis­sent met­tre en place des cen­tres régionaux en antibio­thérapie dans toutes les régions (selon l’instruction du 15 mai 2020).

Pour aller plus loin, comme chaque année à l’occasion de la Journée européenne d’information sur les antibi­o­tiques (le 18 novem­bre prochain), sor­ti­ra un rap­port de syn­thèse inter­min­istériel et inter-agences, coor­don­né par San­té publique France. Cette année, actu­al­ité oblige, il est axé sur la préven­tion des infec­tions res­pi­ra­toires.