Hauts-de-France — Vincent Vesselle, directeur de la Polyclinique Saint-Côme, Compiègne

Un retard à l’allumage

« Quand l’Île-de-France décou­vrait l’épidémie, nous étions à Com­piègne au cœur de la crise depuis 3 semaines, le pre­mier patient COVID étant décédé dans l’Oise le 25 févri­er. Avec le recul, les général­istes de la ville nous indiquent que des symp­tômes comme les pertes de goût et d’odorat étaient déjà apparus depuis la fin jan­vi­er. Le virus était donc déjà présent. À Com­piègne, nous avons tou­jours tra­vail­lé main dans la main avec l’hôpital et nous avons immé­di­ate­ment fait face ensem­ble. Nos équipes soignantes se sont ren­con­trées et se sont mis­es d’accord sur les cir­cuits patients, pour bien définir les mis­sions de cha­cun.

Des con­férences télé­phoniques avec les direc­tions des hôpi­taux de l’Oise, le SAMU 60 et l’ARS ont ensuite per­mis une meilleure coor­di­na­tion ter­ri­to­ri­ale.

On s’est sen­ti très isolé au début

Nous avons été l’un des pre­miers clus­ters COVID-19, et de fait le “départe­ment test”. Nous avons subi beau­coup d’improvisations dans les déci­sions de l’État, avec des con­duites à tenir peu claires et changeant en per­ma­nence, sur le port des pro­tec­tions, la ges­tion des patients et du per­son­nel con­tact, etc.

Le lende­main du décès du pre­mier patient, la stratégie d’isolement du per­son­nel con­tact asymp­to­ma­tique a été très prob­lé­ma­tique et la perte de ressources soignantes nous a mis en grande dif­fi­culté. De même, appren­dre un ven­dre­di soir à 20h à la télévi­sion que toutes les écoles seraient fer­mées dans l’Oise le lun­di matin s’est révélé très com­pliqué à gér­er avec les équipes, ce d’autant qu’aucune solu­tion de garde n’était alors pro­posée.

Sur notre étab­lisse­ment, le foy­er épidémique est ren­tré mi-févri­er par le cen­tre lourd de dial­yse, l’un des plus gros du départe­ment. Des patients dialysés infec­tés puis hos­pi­tal­isés, avant même que la crise san­i­taire ne soit détec­tée, ont été un fac­teur de prop­a­ga­tion. L’ARS nous a demandé de réalis­er des enquêtes sur les per­son­nes con­tact alors que l’épidémie était déjà par­tie et que nous avions d’autres pri­or­ités à gér­er à ce stade.

Depuis 15 jours, les soins inten­sifs de la poly­clin­ique ont été trans­for­més en 8 lits de réan­i­ma­tion et nous avons 7 patients intubés. Une quar­an­taine de patients COVID + sont pris en charge dans l’établissement en hos­pi­tal­i­sa­tion con­ven­tion­nelle. Nous avons recen­tré nos ressources sur l’accueil de patients COVID pour soulager le CH, sans oubli­er les autres patholo­gies, qui ne s’arrêtent pas avec le COVID-19. Nous con­tin­uons d’accueillir les urgences, les mamans à la mater­nité, les patients en dial­yse, de même ceux en can­cérolo­gie (chimio­thérapie et chirurgie), etc.

Nous devons égale­ment faire face à des réduc­tions d’effectifs. La clin­ique fonc­tionne avec 25 % de per­son­nel en moins, entre ceux qui sont malades et ceux con­traints de garder leurs enfants.

Les appro­vi­sion­nements en médica­ments et en dis­posi­tifs médi­caux vont être les prochaines prob­lé­ma­tiques à gér­er.

Comme nous étions par­mi les pre­miers étab­lisse­ments impactés nous n’avons pas ren­con­tré trop de soucis d’approvisionnement en masques. Nous avons pu en com­man­der et l’ARS nous en a four­nis en puisant dans la réserve san­i­taire.

Aujourd’hui, nous sommes plus ten­dus au niveau des stocks de sur­blous­es. Nous faisons des appels aux dons sur les réseaux soci­aux pour pro­téger le per­son­nel, parce que la France, 6e puis­sance économique mon­di­ale, n’est pas capa­ble d’en fournir.

La rup­ture d’approvisionnement en médica­ments qui se pro­file va être encore plus dif­fi­cile à gér­er que le matériel de pro­tec­tion. Si demain matin, le gou­verne­ment n’est pas capa­ble de nous pro­cur­er des molécules de curare et d’hypnovel par exem­ple, je ne sais pas com­ment nous pour­rons con­tin­uer à faire de la réan­i­ma­tion. Actuelle­ment, nous avons déjà de gross­es dif­fi­cultés à être appro­vi­sion­nés et cela va empir­er avec le développe­ment mon­di­al de cette épidémie, notam­ment aux États-Unis. Dès qu’un patient est intubé, nous mul­ti­plions par 20 nos con­som­ma­tions habituelles.

Il fau­dra se pos­er les bonnes ques­tions à la sor­tie de cette crise sur nos capac­ités à assur­er notre sou­veraineté indus­trielle dans le secteur de la san­té.

Sor­tie du con­fine­ment

La sor­tie du con­fine­ment, nous inquiète beau­coup car nous avons assez peu de vis­i­bil­ité à ce jour et les déci­sions qui seront pris­es vont être cru­ciales pour la relance du sys­tème de san­té en France. Nous espérons que la fin de cette crise sera mieux anticipée que son début. »

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Nouvelle-Aquitaine — Dr Olivier Jourdain, gynécologue-obstétricien, Polyclinique Jean Villar, Bruges, président des CME du groupe Elsan

En attendant la vague, échafauder tous les scénarios

« Sous l’égide de l’ARS, les acteurs de san­té de la Gironde se réu­nis­sent pour un point télé­phonique quo­ti­di­en. Pour l’heure, des places en réan­i­ma­tion et en médecine sont disponibles partout. Nous restons extrême­ment pru­dents autant sur l’arrivée de l’épidémie en Aquitaine que sur un éventuel effet rebond lié au décon­fine­ment.

À la Poly­clin­ique Jean Vil­lar, nous suiv­ons les recom­man­da­tions au jour le jour. Nous avons dépro­gram­mé toute l’activité chirur­gi­cale sauf celle urgente et car­ci­nologique : seuls 2 blocs sur 10 demeurent ouverts. Nous avons entière­ment réor­gan­isé les cir­cuits patients et la salle de réveil a été réamé­nagée en 2e salle de réan­i­ma­tion de 10 lits, qui s’ajoutent aux 8 lits exis­tants déjà aug­men­tés à 12. Une dizaine de patients COVID – sont en réan­i­ma­tion. Par ailleurs, la nou­velle unité de 7 lits de médecine pal­lia­tive en géri­a­trie COVID +, pour des patients récusés pour la réan­i­ma­tion, est qua­si pleine.

La coor­di­na­tion se passe cor­recte­ment avec le CHU de Bor­deaux qui nous trans­fère des patients COVID – pour libér­er des places chez eux, notam­ment quand ils accueil­lent des patients COVID + trans­férés des régions en ten­sion.

Con­cer­nant la mater­nité, 2 cir­cuits COVID +/– sont en place. Nous avons eu quelques cas sus­pec­tés qui se sont avérés négat­ifs, et à ce matin, nous avons une maman enceinte de 8 mois COVID + que nous sur­veil­lons à domi­cile. Son état n’éveille pas d’inquiétude mais elle-même est très anx­ieuse. Nous con­tin­uons les suiv­is de grossess­es par télé­con­sul­ta­tion mais aus­si en présen­tiel, les patientes vien­nent seules sans accom­pa­g­nant. Elles ont préal­able­ment franchi le sas de pro­tec­tion à l’entrée où une prise de tem­péra­ture, un ques­tion­naire, etc. sont oblig­a­toires. À la moin­dre sus­pi­cion, elles sont ori­en­tées vers l’unité de 20 lits de médecine COVID où des exa­m­ens plus poussés sont réal­isés : tests biologiques asso­ciés à un scan­ner pul­monaire qu’une équipe de radi­o­logues rend immé­di­ate­ment pos­si­ble, mon­i­tor­ing, etc. Nous n’avons pas encore accouché de maman COVID +. Jusqu’à aujourd’hui, si le papa choisit d’être présent à l’accouchement, il se con­fine ensuite avec la maman. Mais les recom­man­da­tions sont en train de chang­er, et en coor­di­na­tion avec le CHU, le papa resterait autorisé lors de l’accouchement mais ne reviendrait ensuite qu’à la sor­tie de la maman et du bébé. D’une manière générale, les mamans ren­trent très vite à domi­cile entre J2 et J3 afin d’éviter le plus pos­si­ble les con­tacts dans l’établissement.

Nous con­nais­sons de fortes ten­sions sur le matériel, masques et équipements de pro­tec­tion, sur du matériel spé­ci­fique à la réan­i­ma­tion, et sur des molécules y com­pris d’antibiotiques. Par exem­ple, les sys­tèmes clos néces­saires en réan­i­ma­tion sont fab­riqués en Ital­ie, les com­man­des sont blo­quées à la fron­tière. Sans solu­tion à court terme, nous devons nous adapter à d’autres indus­triels qui pour cer­tains ne sont pas en capac­ité de fournir. Les cir­cuits de dis­tri­b­u­tion d’équipements sont extrême­ment frag­iles.

Nos médecins libéraux sont très volon­taires

25 con­frères se sont portés volon­taires pour faire fonc­tion­ner l’unité de médecine COVID qui n’accueille pour l’heure que des cas sus­pec­tés. Ils ont des com­pé­tences tech­niques éloignées de celles req­ui­s­es et s’organisent en binômes : un chirurgien avec un médecin doté d’un pro­fil plus interniste, par exem­ple, un chirurgien orthopédiste et un gas­tro-entéro­logue ou un chirurgien plas­ti­cien et un géri­a­tre, etc. Des infir­mières ont été for­mées par les réan­i­ma­teurs et l’infirmière hygiéniste pour exercer aus­si dans ce ser­vice. Le cas échéant, 2 réan­i­ma­teurs sont tou­jours sur place dans l’établissement.

Par ailleurs, deux anesthé­sistes de l’établissement sont par­tis la semaine dernière à Mul­house et sont ren­trés ven­dre­di soir. Qua­tre anesthé­sistes et plusieurs infir­mières sont par­tis ven­dre­di après-midi pour la semaine à l’Hôpital Hen­ri Mon­dor à Créteil. Ils ont pris le train et vont aider leurs con­frères.

Les équipes de soignants sont for­mi­da­bles et qua­si­ment aucun arrêt de tra­vail n’a été déposé. Tous sont inqui­ets à atten­dre que la vague arrive, étu­di­ent toutes les hypothès­es, échafau­dent tous les scé­nar­ios. Nous insis­tons auprès du CHU pour recevoir quelques pre­miers patients afin de par­faire les cir­cuits et met­tre les équipes en action.

Enfin, le bureau de CME du groupe Elsan, com­posé d’une ving­taine de représen­tants de toutes les régions et créé il y a 2 ans, prend pleine­ment son sens actuelle­ment. Tous les mardis soirs, ce sont 30 à 40 con­frères qui se con­nectent désor­mais pour béné­fici­er des retours de ter­rain des régions. Thier­ry Chiche, PDG du groupe y par­ticipe. Ce binôme corps médical/management n’a jamais été aus­si néces­saire que main­tenant. »

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Val de Loire Océan — Alain Foltzer, Président de la FHP Val de Loire Océan

La pression monte par manque de travail

« Pour l’instant, notre région est peu touchée par l’épidémie mais nous restons très pru­dents. Nous sommes dans l’attente, prêts à inter­venir en cas de besoin. Nous avons eu le temps de nous pré­par­er, aidés par un pilotage très cor­rect de l’ARS Pays-de-la-Loire, et un peu moins effi­cace con­cer­nant celui de l’ARS du Cen­tre-Val-de-Loire, où les étab­lisse­ments sup­ports des GHT ont pris le lead­er­ship. Donc, avec un vrai pilotage de l’ARS, l’organisation ter­ri­to­ri­ale se passe plutôt mieux. En Pays-de-la-Loire, où les fédéra­tions hos­pi­tal­ières font un point heb­do­madaire ensem­ble, je con­state une vraie col­lab­o­ra­tion entre les deux secteurs pub­lic et privé : autori­sa­tions pro­vi­soires, prêts de per­son­nels et de matériel, etc.

Con­cer­nant le matériel de pro­tec­tion, nous avons géré au départ une pénurie, puis la sit­u­a­tion s’est déblo­quée, et aujourd’hui, à la réserve près des masques FFP2 dont l’approvisionnement s’améliore, la dis­tri­b­u­tion fonc­tionne plutôt bien.

Notre région a accueil­li 30, puis 20, puis 55 patients trans­férés d’Île-de-France ou du Grand Est. Cer­tains d’entre eux ont été pris en charge directe­ment par des étab­lisse­ments hos­pi­tal­iers privés en région Cen­tre, notam­ment NCT+ (Groupe Saint Gatien) à Tours qui dis­pose d’un héli­port.

Notre prob­lème est qu’aujourd’hui nos équipes n’ont rien à faire et ce désœu­vre­ment com­mence à créer un peu de ten­sion au sein des étab­lisse­ments. À l’inverse des autres régions en ten­sion, ici, la pres­sion monte car il n’y a pas tra­vail.

Cer­tains anesthé­sistes de Vendée sont allés aider leurs con­frères du secteur pub­lic. Les groupes nationaux, Elsan et Vival­to, ont détaché des médecins de notre région vers l’Île-de-France. Locale­ment des étab­lisse­ments de san­té privés sans ser­vice de réan­i­ma­tion ont prêté des équipements et pro­posé des ressources humaines aux étab­lisse­ments publics proches.

Quand l’heure de la sor­tie de crise sera venue, une réflex­ion avec la médecine libérale devra être menée sur les prob­lèmes régionaux de gou­ver­nance. Les GHT ont émergé et piloté le ter­ri­toire, le secteur privé est resté à leur ser­vice. Quelle sera demain l’organisation ter­ri­to­ri­ale alter­na­tive au GHT ? Quelles seront les autori­sa­tions du secteur privé ? Sur ce point, rap­pelons qu’aucun lit de réan­i­ma­tion n’est autorisé dans le secteur privé en Pays-de-la-Loire. »