Existe-t-il des spécificités pour les cliniques en Corse ? 

La Corse, c’est une île, c’est une mon­tagne, et c’est une faible démo­gra­phie. Avec de telles con­traintes, la sit­u­a­tion des clin­iques n’est donc pas aisée. Nous sommes de très loin la plus petite région de France (320 000 habi­tants), ce qui entraîne pour chaque étab­lisse­ment une lim­i­ta­tion de son activ­ité. Nous sommes donc très en dessous des seuils de rentabil­ité habituels pour les matériels et les moyens. La forte saison­nal­ité nous pose aus­si des prob­lèmes, car sur un secteur don­né la pop­u­la­tion peut pass­er bru­tale­ment, en 1 ou 2 mois, de 10 à 20 000 habi­tants à 200 ou 300 000.

La géo­gra­phie de l’île, qui est séparée en deux par une chaîne mon­tag­neuse, est un obsta­cle sup­plé­men­taire. Les con­nec­tions entre la Haute-Corse et la Corse du Sud sont dif­fi­ciles, et il peut même être plus sim­ple d’aller d’Ajaccio à Mar­seille ou de Bas­tia à Nice que d’Ajaccio à Bas­tia. Très peu de syn­er­gies entre les étab­lisse­ments sont donc pos­si­bles, et le taux de fuite vers le con­ti­nent est con­séquent.

Au final, nous avons une prob­lé­ma­tique générale d’organisation, et d’inadéquation entre nos moyens et les attentes des patients. Cela se traduit par un sur­coût, non com­pen­sé, quand nous sous-util­isons nos moyens tech­niques et quand nous investis­sons pour répon­dre ponctuelle­ment à un prob­lème aigu alors que le reste de l’année nous n’en aurons pas besoin.

Dans ce con­texte, nous ne pou­vons plus nous adapter — par une amélio­ra­tion de l’efficience — aux baiss­es tar­i­faires récur­rentes que nous con­nais­sons depuis plusieurs années. Nous ne pou­vons pas aug­menter l’activité puisque notre pop­u­la­tion est fer­mée, et nous ne pou­vons pas nous regrouper entre étab­lisse­ments du fait de notre géo­gra­phie.

Et pour­tant, aujourd’hui encore nous arrivons à offrir des soins de qual­ité que mérite notre pop­u­la­tion insu­laire. Mais pour com­bi­en de temps encore si nous ne sommes pas accom­pa­g­nés ?

Face à ce constat, quelles sont les perspectives ? 

Nous avons heureuse­ment obtenu récem­ment une reval­ori­sa­tion du coef­fi­cient géo­graphique de 3 %, dans le cadre de la T2A. Mais elle reste en deçà de nos besoins, et ce coef­fi­cient joue essen­tielle­ment pour le secteur MCO : les autres activ­ités ne sont pas con­cernées, ou à la marge.

Le « statut d’île-montagne » qui a été recon­nu fin 2016 pour l’ensemble de la Corse, n’est pas spé­ci­fique au domaine de la san­té. Il peut nous aider en théorie à adapter l’offre de soins aux besoins du ter­ri­toire. Par ailleurs, la Stratégie nationale de san­té (SNS) 2018 a créé un « volet Corse », qui prend acte du seuil de pau­vreté impor­tant, de la faible pop­u­la­tion et de son fort vieil­lisse­ment, ain­si que des con­traintes liées aux par­tic­u­lar­ités géo­graphiques. Ce sont des élé­ments sur lesquels nous pour­rons nous appuy­er pour l’écriture du pro­jet région­al de san­té et ses décli­naisons. Il est ain­si prévu par la SNS d’autoriser les expéri­men­ta­tions dans les ter­ri­toires, notam­ment ruraux, de mod­erniser les étab­lisse­ments pour accroître leur effi­cience, de préserv­er une offre de pre­mier recours, et de pren­dre en compte la saison­nal­ité. Autre point impor­tant, il est prévu de com­penser l’inaccessibilité par des moyens dédiés à l’innovation et à la télémédecine. Ce sont des pistes sur lesquelles il fau­dra tra­vailler, mais il n’y a ni solu­tion unique, ni solu­tion mir­a­cle.

Ces contraintes créent-elles des liens particuliers avec le secteur public ?

Si nous voulons main­tenir l’offre et la qual­ité de soins, tous les secteurs sont con­cernés. Nous n’avons pas de struc­tura­tion insti­tu­tion­nelle avec le secteur pub­lic, mais nous avons des enjeux partagés, comme la e‑santé, la reval­ori­sa­tion du coef­fi­cient géo­graphique, la neu­tral­i­sa­tion des baiss­es annuelles, ou encore les statuts fis­caux. Ces derniers sont péri­odique­ment pro­posés à la Corse, mais la san­té en est jusqu’à ce jour exclue.

Nous devons aus­si prévoir tout un plan de for­ma­tion des soignants, car nous avons des dif­fi­cultés de recrute­ment pour cer­taines qual­i­fi­ca­tions, médi­cales ou paramédi­cales, en rai­son des faibles cohort­es. Pour les Ibode par exem­ple, il y a un vrai tra­vail à faire pour dévelop­per la for­ma­tion locale. Les oblig­a­tions règle­men­taires d’ici 2020 nous y oblig­ent, secteurs pub­lic et privé, car nous recru­tons beau­coup sur le con­ti­nent.

La Poly­clin­ique du Sud de la Corse, à Por­to-Vec­chio a un rôle fort de par­tic­i­pa­tion au ser­vice pub­lic. C’est le seul étab­lisse­ment de l’extrême sud qui pro­pose un ser­vice d’urgences et une mater­nité. Il y a un hôpi­tal local à Boni­fa­cio, avec une antenne Smur, mais sans mater­nité ni urgences. Cette clin­ique cumule tous les hand­i­caps : effec­tif réduit, forte saison­nal­ité, con­traintes insu­laires. Il faut que — là comme partout ailleurs sur notre ter­ri­toire — nos hand­i­caps soient recon­nus et pris en compte si nous voulons con­serv­er un tis­su san­i­taire de qual­ité en Corse. Ce sont des enjeux majeurs qui doivent être pris en compte dans le PRS2 auquel nous par­ticipons active­ment.