Pr Antoine Flahault, médecin épidémiologiste, professeur de santé publique à l’hôpital Bichat, Université Paris Cité, Inserm UMR 1137 et professeur honoraire de l’université de Genève

Notre système de santé est-il en mesure de supporter une nouvelle épidémie ?

Nous devons rel­a­tivis­er la men­ace. La France est le sep­tième pays le plus riche du monde et dis­pose d’un sys­tème de san­té fondé sur une cou­ver­ture san­i­taire uni­verselle par­mi les plus per­for­mantes. Depuis 80 ans, l’Assurance mal­adie soigne tout le monde. Nous sommes donc l’un des pays les mieux armés pour faire face à ce type de crise, ou sinon lequel peut l’espérer ?

Pour des mal­adies comme Ebo­la ou même le han­tavirus des Andes, les taux de létal­ité de 30 à 70 % rap­portés dans la lit­téra­ture con­cer­nent des ter­ri­toires dénués de plateaux tech­niques et d’infrastructures san­i­taires ressem­blant aux nôtres. Cette létal­ité chute d’ailleurs dras­tique­ment lorsque les patients infec­tés sont rap­a­triés dans nos hôpi­taux.

Nous pou­vons red­outer les con­séquences de l’émergence d’épidémies, mais nous sommes dotés d’équipements et for­més pour faire face à la prop­a­ga­tion de mal­adies infec­tieuses émer­gentes graves : isole­ment des cas iden­ti­fiés et des con­tacts à haut risque dans des infra­struc­tures san­i­taires dédiées com­prenant des unités de soins inten­sifs adap­tés, dans des envi­ron­nements sécurisés pour les per­son­nels.

Ces pro­pos ras­sur­ants ne sig­ni­fient pas qu’il n’y ait aucune inquié­tude à avoir. Une émer­gence épidémique de grande ampleur et sévère reste tou­jours une source de préoc­cu­pa­tion red­outée par les pou­voirs publics, les pro­fes­sion­nels de san­té et la pop­u­la­tion.

Quelle réponse apporter au risque épidémique ?

La pré­pa­ra­tion au risque épidémique dépend de la typolo­gie du risque.

Pour les patholo­gies comme la grippe ou le Covid : des mal­adies fréquentes qui affectent un grand nom­bre de per­son­nes sur une péri­ode courte et qui sont asso­ciées à une létal­ité rel­a­tive­ment faible (env­i­ron 1 pour 1 000 pour la grippe, et un niveau équiv­a­lent à celui du Covid dans sa phase post-vac­ci­nale). Le nom­bre impor­tant de per­son­nes infec­tées peut cepen­dant provo­quer un engorge­ment tran­si­toire du sys­tème de san­té qui est mis sous ten­sion. Le cap du pic épidémique peut alors être dif­fi­cile à pass­er. Dans ces cas, des mesures peu­vent être engagées (plan blanc pour la grippe, mesures excep­tion­nelles de con­fine­ment pour le Covid) pour éviter d’aggraver l’engorgement du secteur des soins.

Pour les épidémies dues à des virus de type Ebo­la ou le SRAS con­duisant à des patholo­gies graves et bruyantes, ce sont prin­ci­pale­ment des ser­vices de réan­i­ma­tion spé­cial­isés pour accueil­lir ce type de malades qui sont sol­lic­ités.

De manière para­doxale, les mal­adies émer­gentes très sévères sont plutôt moins impac­tantes pour le sys­tème de san­té dans son ensem­ble. En revanche, elles affectent de façon tran­si­toire des soins de très haute tech­nic­ité dont la disponi­bil­ité est réduite.

Pouvons-nous encore améliorer notre préparation ?

La recherche sur les mal­adies infec­tieuses émer­gentes est l’une des con­di­tions de la solid­ité de notre sys­tème de san­té. Con­duite dans l’urgence, elle vise à apporter des répons­es à des prob­lèmes urgents dans des délais inhab­ituels. La France, et plus large­ment l’Europe, n’ont pas tiré tous les enseigne­ments de la pandémie de Covid. En ter­mes de recherche et développe­ment notam­ment, elles ont accusé un retard impor­tant au regard de leur richesse, de leurs com­pé­tences, de leur exper­tise et de leur savoir-faire en matière vac­ci­nale. La nou­velle autorité de pré­pa­ra­tion et de réac­tion en cas d’ur­gence san­i­taire en Europe (HERA) a certes été mise en place, mais des inter­ro­ga­tions demeurent sur la capac­ité de l’Union Européenne à se plac­er dans la com­péti­tion inter­na­tionale dans le domaine des recherch­es vac­ci­nales, thérapeu­tiques et diag­nos­tiques dans le cas des mal­adies infec­tieuses émer­gentes à poten­tiel pandémique.

La préven­tion est un indi­ca­teur de la solid­ité d’un sys­tème de san­té. Or nos pra­tiques dans l’utilisation des masques FFP2 et la qual­ité de la ven­ti­la­tion des étab­lisse­ments demeurent insuff­isantes.

Nous util­isons encore les masques chirur­gi­caux alors qu’aujourd’hui, dans la préven­tion des trans­mis­sions par voie aéri­enne, le seul masque à pro­mou­voir est le masque FFP2. Ce sont ceux que les équipes soignantes utilisent lorsqu’elles sont con­fron­tées à des virus dan­gereux à com­posante res­pi­ra­toire.

La ven­ti­la­tion et l’aération des étab­lisse­ments soulèvent les ques­tions de l’installation et de main­te­nance. La qual­ité de la ven­ti­la­tion dans les hôpi­taux, les salles d’attente ou les box de con­sul­ta­tion devraient être une pri­or­ité, alors que nous enreg­istrons lors des retours de vagues de Covid ou de grippe, que près de 40 % des décès des cas hos­pi­tal­isés sont d’origine noso­co­mi­ale (acquise à l’hôpital). (source : https://pubmed.ncbi.nlm.nih.gov/34301738/) Cette noso­co­mi­al­ité réma­nente est en par­tie liée à la qual­ité insuff­isante de la ven­ti­la­tion dans les espaces de cir­cu­la­tion des hôpi­taux.

Nous avons peut-être voulu tourn­er la page de la pandémie un peu trop rapi­de­ment, sans en tir­er tous les enseigne­ments.