Alexandra Paya, déléguée générale de la FHP Grand‑Est

Quels sont les enjeux de la réingénierie en cours ?

La réingénierie de la for­ma­tion infir­mière s’inscrit dans un con­texte atten­du depuis plusieurs années. Le référen­tiel actuel date de 2009 et néces­si­tait une actu­al­i­sa­tion pour inté­gr­er les évo­lu­tions des com­pé­tences, les attentes européennes et les trans­for­ma­tions du sys­tème de san­té. Les travaux engagés ont été con­séquents, avec des groupes de tra­vail mobil­isés pen­dant de longs mois, et une ambi­tion ini­tiale affichée comme « dis­rup­tive ».

Le résultat est-il à la hauteur des attentes ?

Le texte pub­lié mar­que indé­ni­able­ment une évo­lu­tion impor­tante, notam­ment avec l’intégration pleine et entière du diplôme dans le champ uni­ver­si­taire. Le diplôme d’État d’infirmier est désor­mais délivré par les uni­ver­sités, ce qui ren­force son posi­tion­nement académique et sa lis­i­bil­ité européenne.

Pour autant, de nom­breuses inter­ro­ga­tions sub­sis­tent. La réforme pose davan­tage un cadre que des répons­es opéra­tionnelles sta­bil­isées. La ques­tion de l’homogénéité des pra­tiques entre uni­ver­sités, de la gou­ver­nance effec­tive des groupe­ments ou encore de l’articulation avec les insti­tuts de for­ma­tion reste ouverte.

Quelles sont les principales préoccupations des acteurs de terrain ?

Plusieurs points appel­lent une vig­i­lance par­ti­c­ulière. D’abord, la place cen­trale don­née à l’université inter­roge sur les équili­bres exis­tants. La for­ma­tion infir­mière est his­torique­ment pro­fes­sion­nal­isante, forte­ment ancrée dans l’alternance entre théorie et pra­tique. La nou­velle organ­i­sa­tion devra préserv­er cette spé­ci­ficité, essen­tielle à la qual­ité des soins. Ensuite, les modal­ités péd­a­gogiques pro­posées, notam­ment les temps d’appropriation en autonomie, sus­ci­tent des réserves. L’autonomie est une com­posante clé de l’apprentissage, mais elle ne peut se con­cevoir sans encadrement struc­turé, ni sans traça­bil­ité des com­pé­tences. À défaut, cela frag­ilise à la fois la qual­ité péd­a­gogique et la sécu­rité juridique des dis­posi­tifs.

Sur l’apprentissage, la pub­li­ca­tion des textes s’inscrit dans un cal­en­dri­er con­traint qui n’a pas per­mis d’aboutir à une inté­gra­tion pleine­ment aboutie de l’apprentissage dans le dis­posi­tif. En effet, les travaux spé­ci­fiques dédiés à cette thé­ma­tique, pour­tant iden­ti­fiés comme néces­saires, n’ont pas pu être con­duits.

Dans ce con­texte, le cadre régle­men­taire pub­lié laisse aujourd’hui sub­sis­ter un manque de lis­i­bil­ité quant à l’articulation avec le con­trat d’apprentissage. Cette sit­u­a­tion peut sus­citer des inter­ro­ga­tions légitimes des acteurs, d’autant plus que l’apprentissage a fait l’objet, ces dernières années, d’un engage­ment fort des poli­tiques publiques et d’investissements impor­tants sur le ter­rain. C’est d’autant plus regret­table que la for­ma­tion infir­mière, par nature fondée sur une alter­nance étroite entre apports théoriques et mise en pra­tique en sit­u­a­tion de soins, s’inscrit pleine­ment dans les logiques de l’apprentissage. L’enjeu est désor­mais d’apporter rapi­de­ment les clar­i­fi­ca­tions néces­saires afin de garan­tir une mise en cohérence opéra­tionnelle, sécurisée et pérenne, à la hau­teur des dynamiques engagées et des besoins du sys­tème de san­té.

Sur les impacts pour les étab­lisse­ments de san­té, ils seront en pre­mière ligne dans la mise en œuvre opéra­tionnelle de la réforme, ce qui sus­cite d’ores et déjà plusieurs inter­ro­ga­tions con­crètes de ter­rain. Au-delà du ren­force­ment de leur rôle dans l’accueil et l’accompagnement des étu­di­ants, des adap­ta­tions organ­i­sa­tion­nelles sig­ni­fica­tives seront néces­saires. La ques­tion de l’intégration des étu­di­ants en pre­mière année se pose notam­ment, au regard des con­traintes nou­velles rel­a­tives aux rythmes de stage, en par­ti­c­uli­er l’absence de tra­vail de nuit et de week-end, qui néces­sit­era des ajuste­ments dans les organ­i­sa­tions de ser­vice.

Par ailleurs, l’introduction de temps dédiés à l’appropriation des con­nais­sances directe­ment sur les lieux de stage, à hau­teur de plusieurs heures heb­do­madaires, inter­roge sur leur artic­u­la­tion avec les activ­ités de soins et les capac­ités d’encadrement des équipes.

Enfin, cer­taines exi­gences en matière de par­cours de stage, notam­ment autour de l’enfant, vien­nent se con­fron­ter à des ten­sions déjà iden­ti­fiées sur l’offre de ter­rains de stage disponibles. Ce point con­stitue un enjeu par­ti­c­ulière­ment sen­si­ble pour les étab­lisse­ments et les IFSI, tant en ter­mes de capac­ité d’accueil que d’équilibre des par­cours de for­ma­tion.

Ces élé­ments appel­lent une vig­i­lance partagée afin de garan­tir des con­di­tions d’accueil com­pat­i­bles avec les réal­ités du ter­rain, tout en main­tenant un haut niveau de qual­ité dans la for­ma­tion clin­ique.

Lire l’inter­view d’Alexandra Paya, sur la for­ma­tion des infir­miers par la FHP Grand-Est, parue en févri­er 2023.