
Dr Franck Devulder, président de la Confédération des syndicats médicaux de France (CSMF) et Dr Bruno Perrouty, président des Spécialistes CSMF
Dr Franck Devulder, vous venez d’être réélu à la présidence de la CSMF. Quel est votre état d’esprit et quelles sont les priorités ?
Cette réélection est à la fois une fierté et une responsabilité. Nous avons une équipe solide, renouvelée, plus représentative des territoires et des nouvelles générations. Mais surtout, nous avons une ligne claire : remettre le médecin libéral au cœur du système de santé.
La priorité absolue, c’est l’accès aux soins. Et il faut être lucide : la situation se dégrade. En quinze ans, le nombre de médecins salariés a augmenté de 20 %, tandis que le nombre de libéraux a reculé de 15 %. Ce déséquilibre a des conséquences directes : aujourd’hui, les patients peinent à trouver un médecin. Nous devons redonner de l’attractivité à l’exercice libéral. C’est un enjeu majeur.
La mobilisation de janvier a‑t-elle changé la donne, et quel regard portez-vous sur les politiques de santé actuelles ?
Oui, la mobilisation de janvier a démontré une chose essentielle : quand les médecins sont unis, ils sont entendus. Nous avons obtenu des reculs sur plusieurs mesures. Cela montre que le dialogue est possible, mais à condition d’un rapport de force clair.
Les politiques de santé actuelles manquent de cohérence. On empile des dispositifs sans vision d’ensemble. La dégradation de l’accès aux soins n’est pas une fatalité : elle résulte de choix politiques. Il faut changer de cap et redonner une vraie place aux acteurs de terrain.
Nous défendons un modèle de système de santé équilibré, fondé sur la complémentarité. Opposer public et privé, salariat et libéral, est une erreur. Mais refuser de réformer l’offre hospitalière publique est une faute que la CSMF dénonce de longue date, une analyse désormais partagée, y compris par la Cour des comptes. Le médecin libéral est le pivot du système de santé, notamment dans les territoires. Sans lui, il n’y aura pas d’amélioration durable de l’accès aux soins.
La santé est devenue une priorité pour les Français (lire l’enquête menée pour Les Libéraux de Santé). C’est une opportunité. Mais il faut des choix forts : investir, simplifier, et surtout redonner de la valeur à l’expertise médicale. Sans choc d’attractivité pour la médecine libérale, la crise va s’aggraver.
Dr Bruno Perrouty, quels sont les enjeux pour les spécialistes ?
Nous entrons dans une phase importante de négociations avec l’Assurance maladie. Nous serons très vigilants. Cela commence par le protocole imagerie. L’OPTAM et le secteur 2, et par ailleurs la révision de la CCAM, sont des enjeux majeurs pour les spécialistes libéraux.
Nous refusons une logique de baisse tarifaire, le fameux « coup de rabot », encore plus lorsqu’elle va au-delà des objectifs fixés par la loi, comme dans le protocole imagerie. Nous défendons la pertinence et la valeur des actes.
Pour paraphraser Raymond Barre en 1980, lorsque l’état des finances publiques ne permet plus de rémunérer à sa juste valeur l’acte médical, il faut créer un espace de liberté tarifaire. C’était le secteur 2 en 1980 qu’il faut préserver, c’est l’OPTAM en 2026 qu’il faut rénover.
Enfin, la révision de la CCAM sera un moment clé : il ne doit pas y avoir de spécialités sacrifiées. L’équilibre financier des entreprises médicales libérales est une condition de l’accès aux soins.
L’accès aux spécialistes reste difficile dans certains territoires. Cependant, les solutions existent et elles sont territoriales et organisationnelles. Les spécialistes doivent augmenter leurs files actives (nombre de patients différents vus par an). Pour ce faire, il faut organiser les parcours et renforcer la coordination, notamment avec les équipes de soins spécialisés (ESS), favoriser les délégations de tâches, en particulier avec les infirmiers en pratique avancée (IPA), et utiliser les moyens numériques (télé-expertise et téléconsultation).
C’est sur le terrain que cela se joue, pas dans des schémas théoriques et avec une médecine libérale innovante.
Crédit Photo : Philippe Chagnon (Cocktail Santé)