
Pr Agnès BUZYN, fondatrice du think tank Évidences, ancienne ministre des Solidarités et de la Santé, et auteure de l’ouvrage Demain notre santé (éditions Plon)
Peut-on sauver le système de santé en France ?
Cette interrogation est particulièrement pertinente en ce début d’année 2026. Malheureusement, dans son organisation actuelle, le système de santé français s’engage sur une trajectoire financièrement insoutenable. Il ne parvient plus à répondre de manière adéquate aux besoins d’une population en voie de vieillissement, affectée par des pathologies chroniques et aspirant à une prise en charge prioritairement à domicile. Des transformations profondes sont donc impératives pour que notre système de santé s’aligne sur les exigences du XXIe siècle.
Les dépenses de santé oscillent entre 11,5 et 12,3 % du PIB selon les sources et connaissent une croissance annuelle de 4 % du fait du vieillissement et des coûts de l’innovation. La France est le troisième pays le plus dépensier au monde en matière de santé mais seulement au 12e rang mondial en termes d’espérance de vie. Maintenir ce cap conduirait, d’ici 10 à 15 ans, à un niveau de dépense de santé atteignant 20 % du PIB. Une telle perspective ne serait tenable qu’en cas de croissance économique de 4 ou 5 % par an, une direction que le pays ne semble pas prendre, même en augmentant le temps et la durée du travail.
L’efficacité du système actuel est remise en question. Il est fondamental de dégager des pistes pour préserver la bonne santé de la population et enrayer l’occurrence des maladies chroniques.
Quelles grandes transformations préconisez-vous ?
Sans un Gouvernement engagé sur le long terme et sans majorité stable, la seule méthode actuelle utilisée pour réduire les dépenses, de PLFSS en PLFSS (projet de loi de financement de la sécurité sociale), consiste en des coupes tarifaires. Cette approche pénalise de manière systématique tous les professionnels, sans tenir compte de la qualité de leur prise en charge. Il est impératif de définir des indicateurs de qualité afin de rémunérer les professionnels en conséquence.
Aujourd’hui, près de 20 % des actes de soins sont considérés comme inadéquats par l’Assurance maladie (indemnités journalières, médicaments, nombre de consultations, transports, etc.). Ce dérapage sanctionne l’ensemble de la profession. Pour réduire l’impact financier de ces dérives, notamment en médecine de ville, les tarifs hospitaliers privés et publics sont réduits. Nous devons procéder à un rééquilibrage afin de préserver les investissements et la qualité de l’offre de soins. De plus, nous devons valoriser les activités qui répondent aux objectifs de santé publique (permanence des soins, maillage du territoire, dépistages, etc.). Nous devons être plus discriminants dans nos choix, comme je le propose dans mon ouvrage Demain notre santé.
Par ailleurs, l’organisation territoriale des parcours de soins des patients chroniques doit être mieux formalisée et mieux rémunérée. Une meilleure coordination sur le terrain est indispensable pour faire face au vieillissement de la population et au développement des maladies chroniques qui ne nécessitent que peu d’hospitalisations.
Enfin, il est crucial d’assurer une meilleure promotion de la prévention primaire. Une politique nationale de prévention en santé implique la promotion d’une alimentation équilibrée, de l’activité physique régulière, des mobilités douces, la lutte contre toutes les formes d’addictions et l’isolement, facteur de déclin cognitif. C’est une politique intersectorielle et interministérielle qui doit être partagée par tous : élus, ministères, personnels de l’éducation et entreprises.
Quelle place pour les établissements de santé privés ?
L’hospitalisation privée représente un acteur essentiel et majeur de l’offre de soins. Je n’imagine pas un système sans cohabitation des secteurs privé et public. Je plaide ainsi pour un système mixte, conditionné par la recherche de la complémentarité et la coopération entre ces deux secteurs. En tant qu’acteur de santé publique légitime sur le territoire, l’hospitalisation privée doit prendre part à la réflexion sur l’avenir du modèle et s’affirmer comme force de proposition.