Pr Emmanuel VIGNERON, historien et géographe de la santé

Com­ment est-on passé de « province » à « ter­ri­toire » ?

Le mot « ter­ri­toire » a longtemps été incon­nu du droit français et de la pra­tique des admin­is­tra­tions publiques. Il y a vingt ans, à Paris on par­lait encore de province et le fonc­tion­naire en mis­sion dis­ait : « Je descends en province ». Mais pronon­cer ce nom de « province » c’était comme réveiller le passé et ris­quer d’en favoris­er le retour. Et cela sem­blait pou­voir men­ac­er l’unité de la République. Le mot « province » rap­pelait trop les rois et la péri­ode de Vichy. On se mit alors à par­ler de « région » mais avec la même ambiguïté. Car dans « région » il y a « régir », et le même risque d’éclatement et de frag­men­ta­tion du pays. Les régions en France, telles que nous les con­nais­sons depuis plus de 60 ans main­tenant, n’ont de région que le nom. Ce ne sont que des quartiers de l’État, au sens pro­pre un can­ton­nement, un découpage région­al et non pas une région­al­i­sa­tion. On reste loin chez nous de l’autonomie régionale. Cela vaut égale­ment pour les SROS, ARH, ARS, CRSA, etc., et tout autre sigle en san­té qui con­tient le R qui veut dire « région », et où la région n’est qu’un cadre de réu­nion sans autonomie réelle.

Alors, face aux reven­di­ca­tions régionales favorisées par les lois de décen­tral­i­sa­tion (Def­ferre, Raf­farin), au niveau de l’État, au début des années 2000, on s’est mis à par­ler de ter­ri­toires. Pour l’État, l’intérêt réside essen­tielle­ment dans le car­ac­tère vague et équiv­oque de ce qu’il désigne vrai­ment. Mais le mot ras­sure. Le plus sou­vent employé au pluriel, il laisse croire à cha­cun qu’il est recon­nu dans sa spé­ci­ficité.

C’est en 2003, que la loi a com­mencé à par­ler de « ter­ri­toire de san­té ». En mars 2004, la cir­cu­laire Couty men­tion­nait six niveaux de ter­ri­toires en san­té, dont cinq niveaux de soins hos­pi­tal­iers : le niveau de prox­im­ité immé­di­ate avec la con­sul­ta­tion de pre­mière inten­tion, le niveau de prox­im­ité large­ment ani­mé par la médecine de ville au sein des hôpi­taux locaux, le niveau inter­mé­di­aire, de recours, région­al et inter­ré­gion­al.

Depuis vingt ans bien­tôt, l’emploi du mot de ter­ri­toire s’est beau­coup répan­du mais n’a pas gag­né en pré­ci­sion : il est le plus sou­vent employé au pluriel, sans déf­i­ni­tion de ce qu’il recou­vre et, au sur­plus, sou­vent avec une majus­cule, signe de sa sacral­i­sa­tion.

L’expression « les ter­ri­toires » est ain­si dev­enue un mantra des poli­tiques publiques. La loi de 2009, dite HPST, employ­ait le mot 61 fois en 87 pages ; la loi de jan­vi­er 2016, 106 fois en 111 pages ; la loi de juil­let 2019… 110 fois en 94 pages.

Qu’est-ce que les ter­ri­toires nous dis­ent des iné­gal­ités ?

L’emploi du mot « ter­ri­toire » va avec l’affichage de la volon­té de lut­ter con­tre les iné­gal­ités. Le pre­mier des qua­tre objec­tifs stratégiques con­fiés aux agences régionales de san­té en 2010 était de « con­tribuer à réduire les iné­gal­ités ter­ri­to­ri­ales de san­té », le sec­ond celui « d’assurer un meilleur accès aux soins », les deux autres étant « d’améliorer l’organisation des par­cours de soins » et « d’assurer une meilleure maîtrise des dépens­es de san­té », ce qui revient à don­ner aux ARS un objec­tif majeur d’assurer partout à tous l’accès à des soins de qual­ité en visant à sa péren­nité par la maîtrise des dépens­es. 3 min­istres, 1 même mot d’ordre répété sur 10 ans !

Les iné­gal­ités de san­té ont tou­jours existé en France. Elles sont longtemps restées incon­nues jusqu’à ce que l’État, avec la IIIe République, se donne les moyens d’organiser la san­té. Depuis lors, le con­stat a pu être fait, partout, l’inégalité ter­ri­to­ri­ale est la loi :

  • Au long du RER B à Paris, à quelques kilo­mètres de dis­tance, le risque moyen de mourir, à âge égal, varie du sim­ple au dou­ble.
  • Ou encore, con­cer­nant la vac­ci­na­tion, les départe­ments déjà les plus vac­cinés ont ren­for­cé leur avance. Glob­ale­ment, les pre­miers sont tou­jours les pre­miers, les derniers tou­jours les derniers. C’est le signe d’une dimen­sion ter­ri­to­ri­ale forte de la résis­tance à la vac­ci­na­tion, cela peut aus­si être celui de « trous dans la raque­tte » du dis­posi­tif vac­ci­nal, les deux pou­vant se cumuler.
  • En matière d’offre de san­té, quel con­traste entre le Sud et le Nord, entre le lit­toral et l’intérieur des ter­res, entre les cen­tres urbains et les périphéries, entre les cen­tres des grandes villes et les ban­lieues.

D’un point de vue prospec­tif et poli­tique, les leçons de la géo­gra­phie sont sans appel. Non seule­ment les iné­gal­ités se main­ti­en­nent mais en out­re elles se ren­for­cent aujourd’hui et sou­vent à des échelles très locales. Cette frag­men­ta­tion ter­ri­to­ri­ale men­ace évidem­ment la cohé­sion de la société et, par­tant, celle de la République. Se pose aus­si aujourd’hui plus qu’hier la ques­tion de la déser­ti­fi­ca­tion médi­cale : elle aggrave les frac­tures ter­ri­to­ri­ales.

Quelle est alors la place de l’usager si celle de l’État est ain­si lim­itée ?

Elle est, en soi, plus grande qu’on ne le croit mais elle est encore très lim­itée. Pour se dévelop­per, elle devrait pren­dre appui sur le ter­ri­toire. Car, en effet, un ter­ri­toire est un morceau de l’espace ter­restre qui est vécu, occupé et organ­isé par les hommes et qui est vécu dif­férem­ment selon le rôle social que l’on détient et les moyens dont on dis­pose pour l’investir, le con­naître, le con­trôler, le desservir, etc. C’est un lieu de débat mais aus­si de con­flits. Plus les sociétés sont locales et égal­i­taires plus le parte­nar­i­at y a cours. Plus les sociétés sont iné­gal­i­taires et régies par un État puis­sant, plus on en reste au stade de la sim­ple infor­ma­tion descen­dante.

Les usagers doivent être con­viés à cette table car ils sont ceux qui con­nais­sent le mieux les ter­ri­toires, de même que les médecins de ville, général­istes ou spé­cial­istes qui sont à leur con­tact.

Con­stru­ire des ter­ri­toires vrai­ment fonc­tion­nels, utiles, per­me­t­tant d’assurer à tous l’accès à des soins de qual­ité, dans la maîtrise des coûts, cela ne peut se faire qu’avec les usagers et avec les médecins et les soignants – dans le cadre d’une con­struc­tion com­mune et d’initiatives com­munes. Il est temps que les usagers et les pro­fes­sion­nels et leurs organ­i­sa­tions les plus avancées pren­nent des ini­tia­tives en ce sens. Définir des ter­ri­toires et leurs con­tenus ne peut relever de la seule admin­is­tra­tion.