Dominique DHUMEAUX, 1er vice-président de l’Association des maires ruraux de France

Quel con­stat fait votre asso­ci­a­tion par rap­port à la sit­u­a­tion d’accès aux soins en milieu rur­al ?

Nous sommes aujourd’hui dans une phase d’alerte en ce qui con­cerne l’accès aux soins en milieu rur­al. Une sit­u­a­tion étayée par la car­togra­phie pré­cise que nous avons réal­isée avec le Pr Emmanuel Vigneron, géo­graphe en san­té. Il nous a apporté son exper­tise pour réu­nir des élé­ments de preuve des réal­ités régionales et qui sont sou­vent en con­tra­dic­tion avec les chiffres que nous avan­cent les ARS, les préfets et même le min­istère de la Cohé­sion des ter­ri­toires et de la San­té. Grâce à Emmanuel Vigneron, nous avons désor­mais des chiffres, une étude solide, bâtie sur des don­nées recon­nues, et qui nous per­me­t­tent aujourd’hui d’exposer la détresse des habi­tants de nos com­munes face à l’absence de solu­tions pour accéder aux soins.

Com­ment cela se traduit-il dans les chiffres ?

Aujourd’hui en France, env­i­ron 9 % de la pop­u­la­tion n’a plus de médecin trai­tant. Des départs en retraite ne sont pas rem­placés et, selon les chiffres con­cer­nant les médecins général­istes, 4 départs à la retraite équiv­a­lent seule­ment à 2 instal­la­tions. L’accès aux soins et le par­cours de san­té étaient com­pliqués dans une ving­taine de départe­ments en France depuis une dizaine d’années, mais on voit aujourd’hui que la sit­u­a­tion s’aggrave. Des ter­ri­toires, au-delà des zones rurales, qu’on imag­i­nait préservés, comme la bande lit­torale atlan­tique ou l’hyper-centre de grandes villes, se trou­vent égale­ment en souf­france.

À ce manque de pro­fes­sion­nels s’ajoute un phénomène socié­tal. Les jeunes médecins qui s’installent n’ont pas envie de faire face à la pres­sion pro­fes­sion­nelle qu’ont vécue leurs aînés, ce qu’on peut aisé­ment com­pren­dre. Mais de fait, le nom­bre de médecins, le temps médi­cal et la capac­ité d’accueil dimin­u­ent.

Quels sont les effets par ric­o­chet du désert médi­cal ?

Pour les départe­ments touchés par la déser­ti­fi­ca­tion médi­cale depuis 7 ou 8 ans, c’est aujourd’hui l’ensemble du par­cours de soin qui se dégrade. Les sys­tèmes d’urgences y sont débor­dés, sou­vent décon­nec­tés du besoin et donc moins attrac­t­ifs pour les jeunes médecins. Bon nom­bre de médecins urgen­tistes ne souhait­ent plus s’installer dans les départe­ments en détresse, parce que leur méti­er ne cor­re­spond pas à leurs attentes. Ils n’accueillent plus for­cé­ment que des urgences, mais reçoivent aus­si des patients qui n’ont que cette solu­tion pour obtenir des diag­nos­tics. Ces départe­ments devi­en­nent de moins en moins attrayants. Les ser­vices d’urgence fer­ment les uns der­rière les autres et ceux qui sub­sis­tent dimin­u­ent dras­tique­ment leurs per­ma­nences. Dans la Sartre par exem­ple, qui est mon départe­ment, on compte plus de jours où les ser­vices d’urgence sont fer­més dans l’ensemble des hôpi­taux périphériques, que de jours où ils sont ouverts.

Par ric­o­chet, l’action ter­ri­to­ri­ale des sapeurs-pom­piers et ambu­lanciers privés est aus­si impactée. Les chemins à par­courir sont plus longs et, de fait, les temps d’intervention s’allongent. En France, seuls 42 000 sapeurs-pom­piers sont pro­fes­sion­nels, les autres sont volon­taires (197 000) et mil­i­taires (13 000). Des employeurs com­men­cent à tir­er la son­nette d’alarme, les équili­bres famil­i­aux se dégradent. C’est tout le sys­tème qui se frag­ilise.

Nous n’avons aucune vision pos­i­tive, ni d’espoir, de voir cette sit­u­a­tion s’améliorer avant au moins 8 ans. Ces prochaines années, glob­ale­ment, on court à la cat­a­stro­phe.