Influ­ant sur la san­té, les dif­férences biologiques exis­tant entre hommes et femmes ont été longtemps sous-estimées, pour ne pas dire pure­ment ignorées. Iden­ti­fiées dans les années 1990, elles font depuis lors l’objet de recherch­es régulières, visant à réadapter cer­tains sché­mas diag­nos­tiques ou thérapeu­tiques insuff­isam­ment per­ti­nents chez les femmes. Mais ces dif­férences biologiques ne sont pas seules en cause dans ce défaut de prise en charge : les stéréo­types soci­aux solide­ment ancrés, tant chez les patients que chez les médecins ou les chercheurs, freinent encore ces réa­juste­ments.

Les représentations sociales ont la vie dure

Les études soci­ologiques l’ont claire­ment démon­tré : les a pri­ori asso­ciés à la féminité (tels que la fragilité, la sen­si­bil­ité…) ou à l’inverse à la mas­culin­ité (la viril­ité, la résis­tance à la douleur, aux émo­tions…) ont un tel poids dans nos sociétés qu’ils mod­i­fient la man­i­fes­ta­tion des symp­tômes, le recours aux soins, mais aus­si la façon dont les pro­fes­sion­nels de san­té recherchent et soignent cer­taines mal­adies. Le plus con­nu des exem­ples est sans doute celui de l’in­farc­tus du myocarde, représen­té dans l’imaginaire col­lec­tif par un homme d’âge moyen, stressé par le tra­vail. Une femme se plaig­nant de douleurs dans la poitrine recevra sou­vent des anx­i­oly­tiques quand un homme sera envoyé chez un car­di­o­logue. Le risque de retard au diag­nos­tic et à la prise en charge est donc fréquent chez les femmes, d’autant que les signes clin­iques peu­vent être assez net­te­ment dif­férents et sont plutôt mal con­nus. A l’in­verse, l’ostéo­porose, con­sid­érée comme une mal­adie de femme ménopausée, sera peu diag­nos­tiquée chez les hommes, pour lesquels une frac­ture du col du fémur sur trois est pour­tant bien due à l’ostéo­porose.

Un risque cardiovasculaire élevé et méconnu chez les femmes

Les fac­teurs de risque car­dio­vas­cu­laire clas­siques – dia­bète, sur­poids, inac­tiv­ité physique, HTA… – sont plus fréquents chez les femmes, ain­si que d’autres, moins con­nus (mal­adies autoim­munes ou dépres­sion) aux­quels on peut ajouter le dia­bète ges­ta­tion­nel, l’HTA pen­dant la grossesse ou encore un accouche­ment pré­maturé.

Le risque lié au tabag­isme est quant à lui supérieur de 25 % chez les femmes, ce qui pour­rait être en rap­port avec l’action antioe­strogénique du tabac, la plus faible sur­face cor­porelle des femmes (qui entraîn­erait une tox­i­c­ité plus impor­tante du tabac), les dif­férences de métaboli­sa­tion des sub­stances tox­iques ou encore une dou­ble expo­si­tion des femmes au tabag­isme pas­sif. Or les fac­teurs de risque inter­agis­sent entre eux et quand on les addi­tionne, le risque car­dio­vas­cu­laire est en fait mul­ti­plié : par 13 pour trois fac­teurs de risque, par 42 pour qua­tre…

C’est ain­si que la majorité des décès liés à l’in­farc­tus con­cer­nent aujour­d’hui des femmes, con­traire­ment aux idées reçues. La mor­tal­ité après un infarc­tus du myocarde est deux fois plus impor­tante chez les femmes que chez les hommes et cet écart per­siste après une inter­ven­tion d’angioplastie. Il n’y a donc pas seule­ment une dif­férence de prise en charge mais bien une dif­férence de pronos­tic, ce qui démon­tre la vul­néra­bil­ité des femmes sur le plan car­dio­vas­cu­laire.

Des études pour le moins incomplètes

La prise de con­science de ces dif­férences est encore bien récente : la néces­sité de les inté­gr­er en médecine et en recherche a vu le jour aux Etats-Unis dans les années 1990. En Europe, cette idée a d’abord été reprise en Alle­magne et en Europe du Nord, puis, plus récem­ment, la Com­mis­sion Européenne a inté­gré l’é­gal­ité de genre comme critère d’ex­cel­lence sci­en­tifique.

Aupar­a­vant, les études étaient majori­taire­ment menées chez des sujets mas­culins. Les femmes étaient alors exclues en rai­son de poten­tiels risques d’ex­po­si­tion pour leurs grossess­es futures, mais aus­si des fluc­tu­a­tions hor­monales du cycle men­stru­el qui, pen­sait-on, allaient per­turber les résul­tats. Le pos­tu­lat était alors que ce qui était vrai pour un homme devait l’être pour une femme. Une étude pilote financée dans les années 1980 par le gou­verne­ment améri­cain sur la rela­tion entre obésité et can­cer du sein et de l’utérus avait même été menée exclu­sive­ment avec des hommes ! La même logique se retrou­ve dans l’ex­péri­men­ta­tion ani­male où les ani­maux testés sont cinq fois plus sou­vent des mâles que des femelles. Ce manque de dif­féren­ci­a­tion n’est bien sûr pas sans reten­tisse­ment sur les résul­tats des con­nais­sances : de nom­breuses patholo­gies ont été décrites à par­tir de présen­ta­tions clin­iques exclu­sive­ment mas­cu­lines.

Qu’en est-il en pharmacologie ?

Les recherch­es et la prise de con­science avan­cent, mais les con­séquences sont là. Par des analy­ses bib­li­ographiques, des chercheurs ont mis en lumière l’importance de la phar­ma­cociné­tique des molécules, dif­férente chez les hommes et les femmes, dans la sur­v­enue des effets sec­ondaires, eux-mêmes dif­férents selon le sexe. Or, les femmes ayant été exclues de la plu­part des essais clin­iques con­cer­nant les médica­ments actuelle­ment sur le marché, la phar­ma­cociné­tique de ces médica­ments chez elles n’est tout sim­ple­ment pas disponible. Les dosages seraient ain­si trop élevés pour cer­taines molécules. Sur 86 médica­ments pour lesquels des biais ont été iden­ti­fiés, 76 se retrou­vent à des con­cen­tra­tions san­guines plus élevées chez les femmes avec une durée d’élim­i­na­tion du médica­ment plus longue. Ces dif­férences sont forte­ment asso­ciées à la sur­v­enue d’effets indésir­ables, deux fois plus fréquents que pour les hommes. Dans 90 % des cas, les effets sec­ondaires sont aus­si plus graves chez les femmes : nausées, maux de tête, symp­tômes de dépres­sion, déficits cog­ni­tifs, con­vul­sions, hal­lu­ci­na­tions ou encore anom­alies car­diaques.

Des ques­tions se posent ain­si sur l’adaptation des traite­ments et des posolo­gies. L’immense majorité des médica­ments pre­scrits aujour­d’hui le sont stricte­ment au même dosage chez les hommes et chez les femmes. Peut-on être sûr qu’ils con­fèrent tou­jours le meilleur béné­fice-risque aux femmes ? 

Sources