Dr Jérôme Marty, président de l’UFML-Syndicat (Union française pour une médecine libre)

Quels sont les angles morts de la ges­tion éta­tique de l’épidémie que vous dénon­cez dans votre livre « Le scan­dale des soignants con­t­a­m­inés » ?

Je décrypte de façon chronologique, factuelle et sour­cée le scan­dale de la pénurie des masques, et accuse le gou­verne­ment d’avoir envoyé les soignants au front sans pro­tec­tion. La médecine de ville – médecins et para-médi­caux – qui a pris en charge plus de 90 % des patients atteints du Covid, a été totale­ment ignorée. Le Covid n’existait qu’une fois dans les murs de l’hôpital.

L’éditeur Flam­mar­i­on m’a appelé de façon qua­si con­comi­tante à l’appel de deux familles qui cha­cune avait per­du un proche, médecin, décédé du Covid et ayant con­sulté sans pro­tec­tion. J’ai voulu laiss­er une trace de ce que nous avons vécu.

Le Pr Salomon, et les médias dans la foulée, n’ont par­lé que des patients hos­pi­tal­isés et par­mi eux, ceux qui étaient en réan­i­ma­tion, c’est à dire moins de 5 % des malades. Or, la cible du virus, les per­son­nes âgées, notam­ment rési­dant en Ehpad, payaient un très lourd tribu et pour­tant per­son­ne n’en par­lait. Les per­son­nes âgées n’existaient pas et la médecine de ville n’existait pas non plus. De la même manière, les clin­iques privées ont été ignorées au début. Notons qu’elles n’apparaissent pas, ou en 3e rideau, dans les plans blancs des hôpi­taux publics.

Dès juil­let, à nou­veau, la médecine de ville a alerté sur le retour de nom­breux cas sans être enten­due. Ignor­er la médecine de ville nous fait per­dre un temps pré­cieux car notre con­stat d’une sit­u­a­tion précède d’un ou deux mois celui de l’hôpital. Il n’y a pas de généra­tion spon­tanée de patients graves à l’hôpital, ils passent d’abord entre les mains de la médecine de ville.

Pourquoi le con­tact trac­ing est selon vous un échec ?

Nous dénon­cions déjà ce dis­posi­tif en juil­let. Nous avons tout d’abord per­du 3 semaines à autoris­er les lab­o­ra­toires ter­ri­to­ri­aux vétéri­naires, et aujourd’hui les lab­o­ra­toires sont totale­ment embolisés car de 700 000 tests par semaine annon­cés par Edouard Philippe, Olivi­er Véran est passé à 1,2 mil­lion. Cela coûte 250 mil­lions d’euros par semaine, c’est à dire 1 mil­liard par mois pour des tests qui ne ser­vent à rien. En effet, il faut en moyenne 3 jours pour obtenir un ren­dez-vous, puis ensuite 3 à 7–10 jours sup­plé­men­taires pour avoir un résul­tat. Donc 10 jours après, vous apprenez que vous êtes posi­tif, au moment où vous n’êtes plus con­t­a­m­i­nant, et c’est alors que démarre votre mise en qua­torzaine. Cela n’a aucun sens.

Le con­tact-trac­ing est struc­turelle­ment trop lent. Ce dis­posi­tif manque 2 à 3 généra­tions de per­son­nes con­t­a­m­inées qui ont le temps de devenir con­t­a­m­i­nantes. Le virus tra­vaille 24h sur 24 et nous cour­rons après la mal­adie. Le Pr Chris­t­ian Drosten, con­seiller du gou­verne­ment alle­mand a tou­jours eu rai­son et avec un coup d’avance. Nous suiv­ons de très près depuis le départ ses recom­man­da­tions : aérosoli­sa­tion du virus donc néces­sité de masques FFP2 pour les soignants, néces­sité de tester et d’isoler très vite, etc. Tout ceci, la médecine de ville l’a répété sans cesse depuis le début.

Com­ment voyez-vous demain ?

Ce virus est très intel­li­gent. Le tableau clin­ique est mul­ti­ple et évo­lu­tif, des symp­tômes res­pi­ra­toires peu­vent devenir diges­tifs ou artic­u­laires, etc. Le patient est con­t­a­m­i­nant 2 jours avant de con­stater les symp­tômes de la mal­adie, et 50 % des formes sont asymp­to­ma­tiques. Enfin, l’immunité est très frag­ile et nous avons déjà des cas de recon­t­a­m­i­na­tion, ain­si, obtenir 60 à 70 % de la pop­u­la­tion immu­nisée en même temps paraît dif­fi­cile. Les Sué­dois sont en train de revoir leur stratégie con­cer­nant l’immunité pop­u­la­tion­nelle. Ce virus est bour­ré de pièges.

Nous gérons tou­jours l’épidémie avec un coup de retard. Nous n’avons pas de capac­ité de traçage ni d’isolement donc le virus con­tin­ue de cir­culer. Le relâche­ment de cet été a accéléré une con­t­a­m­i­na­tion inter-indi­vidu­elle, puis quand cha­cun est ren­tré de vacances, des clus­ters sont apparus notam­ment sur les lieux de tra­vail. La nappe virale de la grippe est uni­forme mais celle du Covid-19 est aléa­toire. Si les clus­ters sont nom­breux sur un ter­ri­toire, la charge virale aug­mente forte­ment et l’épidémie peut explos­er.

J’ai appelé mon livre « Le scan­dale des soignants con­t­a­m­inés » en référence au scan­dale du sang con­t­a­m­iné. Pour moi, il y a une faute grave de l’État dans la ges­tion de l’épidémie.

« Le scan­dale des soignants con­t­a­m­inés » du Dr Jérôme Mar­ty, chez Flam­mar­i­on, sor­ti le 9 sep­tem­bre 2020.