Faut-il avoir peur de l’Intelligence arti­fi­cielle (IA) ?

Nous devons l’utiliser comme un out­il, mais nous pré­mu­nir des dérives. Je ne crains pas l’IA tant qu’elle sert à nous répar­er. Mais si l’on y a recours en vue d’une aug­men­ta­tion des per­for­mances, alors nous devons nous pos­er la ques­tion : « Qu’est-ce qu’un homme nor­mal ? ». Per­son­nelle­ment, je refuse qu’on implante une puce dans mon cerveau pour accroître ma mémoire ou ma capac­ité de cal­cul, car l’implanteur deviendrait mon maître. 90 % des Chi­nois seraient eux prêts à être « aug­men­tés ». Con­cer­nant le devenir de l’IA, les dif­férences cul­turelles seront donc cru­ciales.

En fait, nous devri­ons surtout avoir peur de rater le coche, car dans notre époque dénuée de final­ités — de dieux, d’idéologies -, ce sont les moyens qui pren­nent le pas. Or les Gafa ont déjà rem­porté la bataille des don­nées, elles investis­sent mas­sive­ment dans la san­té, s’apprêtent à créer des assur­ances, des cen­tres de soins, etc. Des chercheurs cana­di­ens vien­nent de mon­tr­er que l’on peut détecter la schiz­o­phrénie grâce à un sys­tème algo­rith­mique, avant le moin­dre symp­tôme. La Food and Drug Admin­is­tra­tion (FDA) a validé le fait qu’une rétinopathie dia­bé­tique soit détec­tée par IA sans inter­ven­tion d’un médecin… L’Europe doit donc inve­stir dans la recherche sur l’IA, immé­di­ate­ment et mas­sive­ment, et con­cen­tr­er ses acteurs.

Com­ment l’IA va-t-elle impacter le secteur de la san­té ?

D’abord, elle va son­ner le glas de cer­tains métiers. Les robots piqueurs sélec­tion­nent à 100 % la bonne veine. Les radi­o­logues dis­tinguent quelques dizaines de niveaux de gris là où la machine en dis­tingue plusieurs cen­taines. La chirurgie de demain sera effec­tuée par des ingénieurs opéra­teurs assistés de robots dédiés à des aires anatomiques, sauf pour les actes qui néces­si­tent une capac­ité d’im­pro­vis­er, ceux sur des tis­sus mous par exem­ple car ils se défor­ment pen­dant l’intervention. Avec l’IA, le médecin n’aura plus besoin de voir, de palper, etc. Il pour­ra se recen­tr­er sur l’écoute, l’accompagnement et la déci­sion. Les métiers peu rela­tion­nels dis­paraîtront mais émerg­era la fig­ure du « médecin glob­al », qui sera un con­seiller, un guide.

Ensuite, l’IA per­me­t­tra de traiter de grandes quan­tités de don­nées afin d’améliorer les organ­i­sa­tions. Pour opti­miser les tâch­es de cha­cun, il fau­dra aller chercher ces don­nées auprès des acteurs de ter­rain, donc leur don­ner la parole. Les don­nées de l’activité seront aus­si analysées pour anticiper les besoins : je pense ici au ser­vice des urgences de l’hôpital d’Antony qui a col­ligé ses don­nées depuis des années et peut main­tenant prédire le type de trau­ma­tolo­gie atten­du selon la date, la tem­péra­ture extérieure, etc. Enfin, l’IA pour­rait nous servir à con­stru­ire une éval­u­a­tion per­ma­nente. Qu’est-ce qu’un bon chirurgien aujourd’hui ? En France, nul ne le sait car nous ne dis­posons d’aucune don­née. Il suf­fi­rait d’analyser par type d’intervention le taux de décès, de com­pli­ca­tion, etc. L’IA est un out­il excep­tion­nel d’amélio­ra­tion des pra­tiques, mais qui se heurte à notre vision française « éval­u­a­tion = sanc­tion ». Cette éval­u­a­tion per­me­t­trait pour­tant aux étab­lisse­ments de se posi­tion­ner, de peser davan­tage. Pour exploiter les ressources de l’IA, la con­di­tion est bien de récupér­er des don­nées, donc d’autoriser les per­son­nels à dire et à éval­uer.

Enfin, la for­ma­tion des pro­fes­sion­nels de san­té sera logique­ment impactée. Dois-je faire 14 ans d’études pour opér­er un phi­mo­sis ? Grâce aux tech­niques de sim­u­la­tion les études médi­cales pour­ront être plus cour­tes. Surtout, le recours aux robots chirurgiens, aux appli­ca­tions, à la télémédecine, à l’imagerie médi­cale, etc. per­me­t­tra au médecin de déléguer à des tech­ni­ciens, des infir­mières, et aux malades eux-mêmes de nom­breuses tâch­es. Cette délé­ga­tion néces­site une mod­i­fi­ca­tion des cur­sus. Pourquoi n’y aurait-il pas une licence com­mune qui cor­re­spondrait au méti­er d’infirmier, puis un mas­ter pour ceux qui veu­lent être sage-femme ou kinésithérapeute, à com­pléter par un doc­tor­at pour devenir médecin ? À la clef : des métiers exis­tants val­orisés, des métiers émer­gents — ingénieur opéra­teur par exem­ple -, et une for­ma­tion en par­tie com­mune avec des pos­si­bil­ités d’évolutions.

Quelles sont ses final­ités ?

L’IA ne vient pas con­cur­rencer l’intelligence humaine, qui est mul­ti­ple — émo­tion­nelle, rela­tion­nelle, etc. — et liée à notre fac­ulté de com­mu­ni­ca­tion. En ce sens, la notion de QI est d’ailleurs une bêtise. L’IA demeure un out­il binaire, un cal­cu­la­teur, alors que l’intelligence humaine a cette capac­ité unique de répon­dre à l’imprévisible. Déga­geons dans les ordi­na­teurs ce qui embolise notre mémoire et notre capac­ité de cal­cul, c’est à eux de col­liger et traiter toutes ces don­nées. L’IA ne doit pas servir à nous aug­menter mais bien à libér­er notre espace neu­ronal. Nous pour­rons alors le con­sacr­er à la créa­tiv­ité, à l’empathie, à l’amour… À tout ce dont on ne par­le jamais quand on abor­de ces tech­nolo­gies. Nous par­lons d’augmentation des capac­ités humaines, mais jamais d’amélio­ra­tion de la con­di­tion humaine…

Inter­view réal­isée en sep­tem­bre 2018, lors du sémi­naire stratégique de la FHP-MCO.