Dr Jean-François Mat­tei, pédi­a­tre et généti­cien, prési­dent de la Croix-Rouge française de 2004 à 2013, mem­bre de l’Académie des sci­ences morales et poli­tiques, et de l’Académie nationale de médecine.
Ancien min­istre de la San­té, il a révisé en 2004 les lois « dites de bioéthique » dont il avait été le rap­por­teur à l’Assemblée nationale en 1994. Il a siégé au Con­seil de l’Europe (1997–2002) où il a par­ticipé à la con­struc­tion d’une éthique inter­na­tionale. Il est égale­ment l’auteur de nom­breux ouvrages por­tant sur l’éthique et l’humanitaire, dont Ques­tions de con­science, de la géné­tique au posthu­man­isme, paru en 2017.

La con­sul­ta­tion citoyenne organ­isée lors des États généraux de la bioéthique a‑t-elle per­mis une avancée de la réflex­ion ?

Le principe d’organiser des États généraux de la bioéthique part d’un bon sen­ti­ment : con­naître l’opinion des citoyens, échang­er avec eux pour mieux leur faire percevoir la réal­ité de ce qui peut pos­er prob­lème, ou pas. Mais en défini­tive je suis plutôt déçu de ce que j’ai sys­té­ma­tique­ment observé lors des 4 réu­nions aux­quelles j’ai par­ticipé. 2 thèmes ont occupé 80 % du temps de dis­cus­sion, ce sont la pro­créa­tion médi­cale­ment assistée et la fin de vie. La qua­si-total­ité des per­son­nes présentes ont con­nu un deuil, ou ont un enfant, donc s’estiment légitimes pour par­ler de ces sujets. Mais dans une salle de 400–500 per­son­nes, très peu ont des con­nais­sances suff­isantes pour oser pren­dre la parole sur les sujets tech­niques, et pour­tant fon­da­men­taux, que sont le séquençage du génome, l’intelligence arti­fi­cielle, les algo­rithmes, les robots, le Big data, etc. Les gens par­lent de ce qu’ils con­nais­sent.

Par ailleurs, les débats ont été noy­autés par des groupes act­ifs, mil­i­tants, qui ont sou­vent ten­té de monop­o­lis­er la parole, pour exprimer des points de vue très tranchés, quels qu’ils soient. Cela donne une idée tron­quée de l’opinion générale.

Enfin, le Comité citoyen est à mon sens une fausse bonne idée. Ces per­son­nes, choisies au hasard, ne con­nais­sent pas grand-chose au sujet. Au fil des journées aux­quelles elles par­ticipent, elles se sen­tent investies d’une autorité et émet­tent des opin­ions — sou­vent émo­tion­nelles — qu’elles n’avaient pas la veille. Cela souligne une fois encore la dif­fi­culté à appréhen­der l’opinion générale. Ces 3 biais lim­i­tent forte­ment la portée du tra­vail effec­tué.

La réflex­ion éthique est-elle dépassée par les avancées galopantes des tech­nolo­gies con­ver­gentes * ?  

En 1997, j’ai entamé le com­bat pour la non brevetabil­ité de gènes. C’était un peu tard, car une entre­prise améri­caine avait déjà breveté les gènes prédis­posant au can­cer du sein. Elle avait donc le mono­pole dans le monde entier pour tous les exa­m­ens por­tant sur ces gènes. J’ai alors demandé, avec un large appui de la com­mu­nauté uni­ver­si­taire et académique, que la loi pré­cise : « Le corps humain, ses élé­ments ou ses pro­duits ain­si que la con­nais­sance de la struc­ture totale ou par­tielle d’un gène ne peu­vent, en tant que tels, faire l’objet de brevets. » Ma col­lab­o­ra­tion avec un député alle­mand, lorsque je siégeais au Con­seil de l’Europe, a abouti en 1997 à l’adoption d’une recom­man­da­tion inter­dis­ant de brevet­er les gènes. La Cour suprême des États-Unis a suivi … en 2013, en déci­dant que l’ADN est un pro­duit de la nature et ne rem­plit pas les con­di­tions req­ui­s­es pour faire l’objet d’un brevet, sim­ple­ment parce qu’il a été isolé et séquencé. Ce fut long, mais c’est un vrai suc­cès.

Quelles sont vos craintes con­cer­nant ces évo­lu­tions tech­nologiques ?

D’abord, je crois que ce sont autant de petits pas qui isolé­ment ne parais­sent pas déter­mi­nants, mais qui amè­nent l’homme à un point où il n’aurait jamais voulu aller. J’appelle cela le « syn­drome de la pente glis­sante ». Par exem­ple, plus que les robots eux-mêmes, je red­oute leur capac­ité à enreg­istr­er et trans­met­tre tous les élé­ments de nos vies per­son­nelles. Dans un autre domaine : pou­vons-nous chercher à amélior­er un indi­vidu, en mod­i­fi­ant son génome, même pour prévenir des mal­adies infec­tieuses ou can­céreuses ? Ou encore chercher à mod­i­fi­er son com­porte­ment par des implants cérébraux ? Autant de petits pas… Ensuite, je crains que ces évo­lu­tions, pour peu qu’elles soient réelle­ment utiles, ne soient pas partagées. Les États-Unis, qui sont sou­vent le berceau de ces tech­nolo­gies, n’ont pas les mêmes principes qu’en France, où une avancée doit être acces­si­ble à tous.

En 2017, la Food and Drug Admin­is­tra­tion a autorisé une entre­prise à ven­dre des tests géné­tiques pour éval­uer le risque de sur­v­enue et de trans­mis­sion de dix mal­adies, dont Alzheimer et Parkin­son. Moyen­nant 200 dol­lars, n’importe quel citoyen améri­cain peut envoy­er son échan­til­lon de salive. Que faire du résul­tat, reçu par cour­ri­er, sans accom­pa­g­ne­ment médi­cal ? Mais au-delà, réserv­er aux plus rich­es des tech­nolo­gies coû­teuses, cela me sem­ble inac­cept­able. Les pro­grès de la médecine étaient cen­sés con­tribuer au bon­heur. Mais celui-ci existe-t-il s’il n’est partagé ?

* nan­otech­nolo­gies, biotech­nolo­gies (géné­tique et biolo­gie molécu­laire), infor­ma­tique et sci­ences cog­ni­tives.

Les États généraux de la bioéthique — 2018

La loi bioéthique de 2011 prévoit qu’elle doit faire l’objet d’une révi­sion par le Par­lement dans les 7 ans, révi­sion précédée d’un débat pub­lic sous la forme d’États généraux organ­isés par le Comité con­sul­tatif nation­al d’éthique (CCNE).

Tous les citoyens ont donc été invités à s’informer et s’exprimer — via un site inter­net dédié — sur la recherche sur l’embryon et les cel­lules souch­es, les tech­niques de séquençage et d’ingénierie génomique, les dons et trans­plan­ta­tions d’organes, les don­nées de san­té, l’intelligence arti­fi­cielle et les robots, les neu­ro­sciences, la rela­tion san­té-envi­ron­nement, la pro­créa­tion (PMA, GPA, etc.) et la fin de vie.

Une soix­an­taine de débats citoyens ouverts au pub­lic ont été menés en régions, faisant cha­cun l’objet d’une syn­thèse. Une cen­taine d’auditions ont été menées par le CCNE auprès d’organismes intéressés par les ques­tions de bioéthique : asso­ci­a­tions et groupes d’intérêt, sociétés savantes et organ­i­sa­tions con­fes­sion­nelles, etc. Le CCNE s’est aus­si appuyé sur l’expertise des comités éthiques des prin­ci­paux insti­tuts de recherche, académies et insti­tu­tions, comme l’Agence de bio­médecine.

Comme prévu par la loi de 2011, un Comité citoyen des États Généraux — for­mé de 22 citoyens représen­tat­ifs de la pop­u­la­tion — était chargé de for­muler un avis cri­tique sur l’avancée de ces con­sul­ta­tions et la méth­ode employée.

Un rap­port de syn­thèse a été pub­lié le 5 juin 2018. À la lumière de toutes ces con­tri­bu­tions, le CCNE apportera sa pro­pre vision sur les pri­or­ités qui pour­raient fig­ur­er dans la prochaine loi.