La pénurie d’ophtalmologistes, où en est-on ?

Après 15 années d’augmentation con­tin­ue, le délai d’attente pour con­sul­ter un oph­tal­mol­o­giste stagne. Pour­tant, nous sommes aujourd’hui 5 947, ver­sus 5 300 il y a une quin­zaine d’années. Mais 45 % des oph­tal­mol­o­gistes ont 60 ans et plus, et 1 000 ont plus de 65 ans. C’est le cumul emploi-retraite, très répan­du, et l’arrivée de médecins étrangers, qui ont per­mis de sta­bilis­er notre démo­gra­phie. Entre 2009 et 2014, 42 % des nou­veaux oph­tal­mol­o­gistes inscrits à l’Ordre étaient des étrangers, essen­tielle­ment en prove­nance de pays d’Europe de l’Est. Hors UE, il s’agit surtout de médecins orig­i­naires du Maghreb.
Notre spé­cial­ité est l’une des plus demandées par les étu­di­ants en médecine, mais elle souf­fre d’un numerus clausus insuff­isant aux épreuves clas­santes nationales. 2,7 % des médecins sont des oph­tal­mol­o­gistes, mais notre spé­cial­ité ne représente que 1,7 % des postes d’internes. D’abord, l’ophtalmologie étant une spé­cial­ité très libérale (85 %), il y a rel­a­tive­ment peu de ser­vices hos­pi­tal­iers, donc peu de ter­rains de stage. Main­tenant qu’il est pos­si­ble d’avoir des internes dans le secteur privé, nous avons 15 ter­rains de stage en libéral. Nous espérons en avoir 80 dans un an. Ensuite, le besoin en oph­tal­mol­o­gistes a été sous-estimé. Cer­tains réduisent la spé­cial­ité à la pre­scrip­tion de lunettes, alors que cela n’occupe que 10–15 % de notre temps. Notre activ­ité (cataractes, glau­comes, etc.) croît avec le vieil­lisse­ment de la pop­u­la­tion.

Les mesures que vous avez proposées seront bientôt applicables. Quelles sont-elles ?

Les oph­tal­mol­o­gistes ont une spé­ci­ficité : ils assurent à la fois les explo­rations fonc­tion­nelles, le suivi médi­cal, et le traite­ment chirur­gi­cal si besoin.
Il nous fal­lait donc déléguer cer­taines tâch­es. 45 % de nos con­frères sont désor­mais en tra­vail « aidé » (vs 1–2 % en 2000) : ils ont une équipe paramédi­cale, essen­tielle­ment des orthop­tistes. Cette pro­fes­sion — dédiée à la réé­d­u­ca­tion à l’origine — a évolué au fil de 3 décrets depuis 2001. Ils peu­vent réalis­er la plu­part des exa­m­ens com­plé­men­taires et mesures. Nous espérons un taux de 80 % à l’horizon 2025. Ce mod­èle que nous avons pro­posé a été plébisc­ité par un rap­port de l’Igas en 2016, et les mesures qui en découlent entrent main­tenant en appli­ca­tion. Ensuite, nous déléguons en direc­tion des opti­ciens, avec l’augmentation de la durée de valid­ité des ordon­nances pour le renou­velle­ment des lunettes. Elles seront à terme val­ables 5 ans, pour les per­son­nes entre 16 et 42 ans, et 3 ans pour les per­son­nes plus âgées. Une pre­mière mise en place de cette mesure, en 2007, a instau­ré une durée de valid­ité de 3 ans. Les effets vont com­mencer à se faire sen­tir, mais pour les éval­uer il fau­dra aus­si tenir compte des con­trats respon­s­ables mis en place par Marisol Touraine : on ne peut désor­mais chang­er ses lunettes que tous les 2 ans, sinon la com­plé­men­taire ne rem­bourse pas.
Enfin, les con­trats de coopéra­tion pour les soins visuels mis en place par le PLFSS 2016 entrent eux aus­si en appli­ca­tion. Ils inci­tent les oph­tal­mol­o­gistes à embauch­er des orthop­tistes, en libéral, avec des aides allant jusqu’à 39 000 euros en 3 ans.
En con­trepar­tie, ils doivent aug­menter le nom­bre de nou­veaux patients (+10 % la 1ère année, + 20 % la 2e, + 25 % la 3e). L’objectif est atteignable, vu qu’un oph­tal­mol­o­giste aidé par un orthop­tiste peut faire 30 à 40 % d’actes en plus. D’autres con­trats per­me­t­tront enfin de pren­dre en stage des étu­di­ants orthop­tistes de 3e année, pour leur appren­dre ce tra­vail en coopéra­tion.

La télémédecine vous ouvre-telle des portes ?

La prochaine étape, c’est la délé­ga­tion à dis­tance, dans le temps et l’espace.
Le pas­sage du pro­to­cole RNO (Renou­velle­ment d’Optique) dans le sys­tème com­mun a été voté par le Col­lège des financeurs début jan­vi­er. Il prévoit que les patients entre 6 et 50 ans, ne présen­tant pas de patholo­gie autre que le port de lunettes, et qui ont été vus par un oph­tal­mol­o­giste depuis moins de 5 ans, peu­vent être exam­inés par un orthop­tiste au cab­i­net de l’ophtalmologiste. Celui-ci pren­dra con­nais­sance du dossier dans les 8 jours, et enver­ra l’ordonnance pour les lunettes. Le même dis­posi­tif, mais à dis­tance, va entr­er en vigueur : l’orthoptiste pour­ra con­sul­ter dans son pro­pre cab­i­net, dans une mai­son de san­té, etc. L’acte sera fac­turé 28 euros au total, soit un peu moins qu’une con­sul­ta­tion.
Nous avons aus­si créé les pro­to­coles organ­i­sa­tion­nels, qui inclu­ent des actes règle­men­taire­ment recon­nus pour les orthop­tistes. Ils per­me­t­tent notam­ment de déléguer le dépistage de la rétinopathie dia­bé­tique ou le suivi d’un glau­come peu évo­lu­tif. L’ophtalmologiste peut déléguer un exa­m­en sur deux, mais lit sys­té­ma­tique­ment le dossier et peut inter­venir à tout moment. Ces pro­to­coles s’adressent aux orthop­tistes salariés ou libéraux, et inau­gurent l’utilisation de la télémédecine entre un médecin et un paramédi­cal. Ils sont très sim­ples à rédi­ger, par les oph­tal­mol­o­gistes eux-mêmes, donc cela va se met­tre en place rapi­de­ment.
Tous ces dis­posi­tifs inno­vants seront peut être trans­pos­ables à d’autres spé­cial­ités…