3 ques­tions à Yan­ick Labrie, écon­o­miste à l’In­sti­tut économique de Mon­tréal (IEDM), auteur d’une note sur l’im­pact posi­tif du prof­it sur le secteur de la san­té.

Com­ment avez-vous l’idée d’étudier l’impact économique du prof­it sur le secteur de la san­té ?
Il faut con­naître la sit­u­a­tion du Cana­da, où les patients n’ont pas la lib­erté de choix. Le mono­pole du secteur pub­lic est très impor­tant, avec pour con­séquence un véri­ta­ble car­can lég­is­latif et un cer­tain engorge­ment des struc­tures : les temps d’attente sont exces­sive­ment longs, aux urgences comme pour les con­sul­ta­tions, où le Cana­da détient le record de longueur des pays de l’OCDE. Les ten­ta­tives d’ouverture du sys­tème à des four­nisseurs de san­té privés se heur­tent au spec­tre du mod­èle améri­cain, que l’on bran­dit à tout bout de champs.

Com­ment avez-vous ori­en­té votre étude ?
J’ai tra­vail­lé à par­tir de trois grands mythes con­cer­nant le prof­it dans le secteur de la san­té, et je les ai con­fron­tés à des exem­ples inter­na­tionaux, sou­vent européens. Le pre­mier mythe veut qu’un opéra­teur de san­té privé cherche à duper les patients pour réalis­er plus de prof­it. J’ai d’abord rap­pelé qu’il y avait plus de 700 hôpi­taux privés en Alle­magne, qui pren­nent en charge une grosse par­tie de l’offre de soin. J’ai égale­ment étudié les étab­lisse­ments du groupe Capio, présent dans de nom­breux pays d’Eu­rope, dont la Suède, la France, le Roy­aume-Uni et la Norvège. De notre côté de l’At­lan­tique, c’est impor­tant de savoir qu’il existe des étab­lisse­ments de soins privés, dans des pays con­sid­érés comme démoc­ra­tiques et déten­teurs d’un vrai sys­tème social. L’existence de clin­iques et d’hôpi­taux privés n’est absol­u­ment pas cor­rélé avec une baisse de la qual­ité de l’offre de soins, au con­traire : la con­cur­rence entre les four­nisseurs, la néces­sité de main­tenir une répu­ta­tion per­met au con­traire d’optimiser la qual­ité des soins. Le deux­ième mythe auquel je me suis attardé voudrait que les hôpi­taux privés soient moins effi­caces. C’est, encore une fois, faux. En Alle­magne, par exem­ple, on a même assisté à la pri­vati­sa­tion de plusieurs hôpi­taux publics défici­taires, dont les hôpi­taux uni­ver­si­taires de Giessen et de Mar­bourg. Les hôpi­taux privés parvi­en­nent à livr­er les mêmes soins, à moin­dre coût, sans rogn­er dans la qual­ité. Enfin, le troisième mythe con­cerne la propen­sion des étab­lisse­ments privés à se con­cen­tr­er sur les pop­u­la­tions faciles, en évi­tant les cas lourds ou les patholo­gies plus com­plex­es. C’est égale­ment un mythe : en Alle­magne, le secteur privé réserve un pour­cent­age de lits con­sacrés aux urgences plus impor­tant que dans le secteur pub­lic. Une étude de 2012 sur les pris­es en charge dans les hôpi­taux privés alle­mands mon­tre qu’il n’y a pas de dif­férence majeure de prise en charge entre les secteurs pub­lic et privé.

Existe-t-il un secteur privé con­ven­tion­né au Cana­da ?
Non. Les quelques hôpi­taux privés que l’on retrou­ve dans cer­taines provinces sont de très petite taille et offrent des traite­ments ambu­la­toires pour les seuls patients qui ont les moyens de pay­er de leur pro­pre poche. Au Québec, des hôpi­taux privés exis­taient jusque dans les années 70, mais ils ont fini par dis­paraître au gré des réformes. Aujourd’hui, il sub­siste seule­ment des col­lab­o­ra­tions ponctuelles entre privé et pub­lic, par activ­ité, pour désen­gorg­er cer­tains domaines de chirurgie où l’at­tente est extrême­ment longue. De même, les prati­ciens doivent se décider entre un secteur privé non con­ven­tion­né qui prend en charge seule­ment la chirurgie légère et le secteur pub­lic omnipo­tent qui cou­vre toute l’offre de soins jugés médi­cale­ment req­uis. Ils ne peu­vent opér­er dans les deux secteurs.