Il y a main­tenant près de 20 ans que le Pr Kehlet a pub­lié les pre­miers travaux sur la récupéra­tion rapi­de après chirurgie (RRAC). Elle est dev­enue courante en Scan­di­navie et en Grande Bre­tagne mais reste con­fi­den­tielle en France.Une note de cadrage de l’HAS datant de juil­let 2014 iden­ti­fie…. seule­ment 8 étab­lisse­ments de san­té qui la pra­tiquent en France (dont 5 clin­iques Capio).

Même si ce recense­ment est sous-estimé, il n’en reste pas moins que la RRAC est aujourd’hui l’exception plus que la règle dans notre pays.

Et pour­tant, elle fait l’objet de cen­taines de pub­li­ca­tions (en anglais), qui mon­trent par exem­ple qu’elle réduit de 50 % la mor­bid­ité péri-opéra­toire (pour le can­cer du côlon) et de 30 % le risque de mor­tal­ité à 2 ans pour les pro­thès­es de hanche. Ses effets sont si spec­tac­u­laires que si la RRAC était un médica­ment, elle ren­con­tr­erait un suc­cès immense, tout le monde l’utiliserait, et il serait même jugé (à rai­son) non éthique de ne pas y recourir.

La ques­tion qui se pose naturelle­ment est donc de savoir pourquoi la RRAC qui est si utile pour le patient n’est pas davan­tage util­isée en France.

J’y vois 5 expli­ca­tions prin­ci­pales. Et autant de pistes d’actions pour que tous les français devant se faire opér­er puisse en béné­fici­er demain.

1) La RRAC est encore largement méconnue :

Mal­gré les efforts de cer­tains acteurs (le groupe Capiol’association Grace, …) elle reste peu con­nue, peu enseignée et donc peu pra­tiquée dans notre pays.

Le lance­ment du groupe de tra­vail de l’HAS devrait amélior­er la sit­u­a­tion « insti­tu­tion­nelle » de la RRAC mais il fau­dra encore du temps pour que son enseigne­ment soit sys­té­ma­tique.

Si un « plan nation­al RRAC » n’est pas lancé, il fau­dra prob­a­ble­ment entre 10 et 20 ans pour que chirurgiens, anesthé­sistes et soignants la pra­tiquent sys­té­ma­tique­ment. Ce plan devrait associ­er com­mu­ni­ca­tion, for­ma­tion et prob­a­ble­ment divers mécan­ismes inci­tat­ifs pour que les trans­for­ma­tions ail­lent plus vite.

2) La RRAC bouscule les habitudes et les dogmes.

Il n’y a pas de bar­rière tech­nique à l’introduction de la RRAC qui est surtout un con­cept organ­i­sa­tion­nel.

Le change­ment inhérent au pas­sage à la cœlio­scopie a été autrement plus dif­fi­cile pour toute une généra­tion de chirurgiens qui a dû « réap­pren­dre » non seule­ment la gestuelle mais aus­si la façon de visu­alis­er le champ opéra­toire.

La RRAC ne demande pas un change­ment aus­si douloureux et dif­fuse pour­tant plus lente­ment.

C’est donc que les freins psy­chologiques sont encore plus tenaces que les freins tech­niques. Pour revoir son organ­i­sa­tion, il faut accepter le principe de tra­vailler dif­férem­ment, de met­tre (réelle­ment) le patient au cœur du sys­tème, de le con­sid­ér­er comme un parte­naire à part entière de la prise en charge et de l’informer en tant que tel de ce qui va se pass­er.

Cela est d’autant plus vrai que cer­tains principes de la RRAC sont « con­tre-intu­itifs » (pas de pré­pa­ra­tion col­ique sys­té­ma­tique avant chirurgie rec­tale, ali­men­ta­tion pré­coce après chirurgie du colon…) et doivent donc trou­ver leurs chem­ine­ments rationnels après l’inévitable rejet ini­tial de ceux qui ont pra­tiqué dif­férem­ment pen­dant des années voire des dizaines d’années.

Il faut aus­si accepter de sor­tir de l’exercice indi­vidu­el, de tra­vailler en équipe (à com­mencer par les anesthé­sistes qui doivent aus­si être con­va­in­cus de son bien­fondé) via des pro­to­coles et chemins clin­iques détail­lant les dif­férentes étapes de la prise en charge.

Enfin, il faut accepter et pra­ti­quer l’évaluation des résul­tats, accepter que tout ne soit pas par­fait et pren­dre les mesures cor­rec­tives en con­séquence pour faire chaque jour mieux.

Ce pas­sage de la chirurgie « arti­sanale, indi­vidu­elle » à la chirurgie « sci­en­tifique, col­lab­o­ra­tive » est une évo­lu­tion logique mais qui ne peut se faire sans une volon­té soutenue des acteurs et un sou­tien de toutes les par­ties prenantes.

3) La RRAC subit des pénalités économiques.

Longtemps la chirurgie ambu­la­toire et la cœlio­scopie ont été l’objet de « con­flits économiques ».

Rap­pelons-nous les com­bats des chirurgiens libéraux avec les caiss­es au sujet de la cota­tion des actes de cœlio­scopie. Rap­pelons-nous aus­si le temps, pas si loin­tain, où ces mêmes caiss­es som­maient les clin­iques de rem­bours­er des actes ambu­la­toires en accu­sant les clin­iques d’avoir dépassés les quo­tas…

La myopie (lit­térale­ment vision à trop courte dis­tance) a heureuse­ment été cor­rigée depuis mais que de temps per­du !

Il en a été de même avec la RRAC qui a longtemps été vic­time de mesures con­tre-inci­ta­tives (pour ne pas dire puni­tives) à tra­vers les bornes bass­es et des tar­ifs ambu­la­toires plus bas qu’en hos­pi­tal­i­sa­tion com­plète.

Or la RRAC réduit la DMS de façon spec­tac­u­laire. Ce n’est pas sa fin en soi, mais la con­séquence naturelle de l’amélioration des pra­tiques et du retour rapi­de du patient à son autonomie et à son statut « nor­mal ». Celui qui va bien sort plus vite, c’est bien naturel.

De même, la RRAC per­met de dévelop­per la prise en charge en ambu­la­toire, tout par­ti­c­ulière­ment pour les actes com­plex­es. Sans elle, les pro­thès­es de hanchede genou ou les colec­tomies en ambu­la­toire n’auraient jamais pu voir le jour.

S’il faut soulign­er la réac­tiv­ité de la tutelle qui a été plus prompt à cor­riger les tar­ifs ambu­la­toire pour les align­er avec les tar­ifs d’hospitalisation com­plète et pour sup­primer les bornes bass­es niveau 1 il reste le sujet épineux des bornes bass­es des niveaux 2, 3 et 4.

Cela est d’autant plus dom­mage­able que plus les patients sont lourds et plus ils béné­fi­cient de la RRAC !

Enfin, il faut avoir en tête que l’équilibre économique des clin­iques privées repose sur les ventes hôtelières et que la RRAC, en dimin­u­ant les durées de séjours, réduit aus­si ce finance­ment indis­pens­able à leur équili­bre économique. Un patient qui reste moins longtemps hos­pi­tal­isé est donc un patient qui rap­porte moins…

Il con­vient de rapi­de­ment trou­ver des solu­tions à ces dif­férents points pour que l’excellence de la prise en charge puisse don­ner lieu à des rémunéra­tions favorisantes et non pas dis­sua­sives.

4) LA RRAC induit la fermeture de lits.

Parce qu’elle per­met un retour plus rapi­de à l’autonomie et au domi­cile du patient, la RRAC réduit les besoins en capac­ité d’hébergement.

La baisse des durées de séjours, com­binée au développe­ment de l’ambulatoire, est beau­coup plus mar­quée que l’augmentation du nom­bre de patients à opér­er.

Il fau­dra donc fer­mer des lits de chirurgie en grande quan­tité. Rap­pelons à cet égard que la Suède compte 2,3 fois moins de lits de court séjour que la France pour 1000 habi­tants.

Cela pose un dou­ble prob­lème :

- Le nom­bre de lits d’un ser­vice ou d’un étab­lisse­ment reste large­ment l’étalon or de la mesure du pou­voir : « Dis-moi le nom­bre de lits que tu as et je te dirais si tu es puis­sant » aus­si bien du côté des médecins que du côté des dirigeants. Il faut donc « repenser » cette logique au prof­it du nom­bre de patients et des durées de prise en charge ;

- La fer­me­ture de lits s’accompagne de con­séquences sociales (il faut moins de per­son­nel et aus­si prévoir une réori­en­ta­tion des com­pé­tences) que tout le monde n’a pas envie d’affronter avec lucid­ité.

Ces dif­fi­cultés ne doivent pas occul­ter la for­mi­da­ble oppor­tu­nité que cela nous amène par ailleurs : pou­voir mieux soign­er avec moins de ressources est une aubaine pour la col­lec­tiv­ité dont les moyens ne sont pas inépuis­ables.

5) La RRAC est une chirurgie frugale.

A la fru­gal­ité des lits et des ressources humaines, il faut ajouter la moin­dre con­som­ma­tion de médica­ments et de dis­posi­tifs (moins de per­fu­sions, de drains, de pom­pes, etc…).

Cette parci­monie, inhab­ituelle dans le monde de la san­té, n’est pas faite pour mobilis­er les bud­gets mar­ket­ing de l’industrie phar­ma­ceu­tique et bio­médi­cale.

Est-il de leur intérêt de pro­mou­voir une pra­tique qui con­somme moins ?

C’est donc une des expli­ca­tions de la faible dif­fu­sion de la RRAC car elle ne peut pas s’appuyer sur les réseaux com­mer­ci­aux habituelle­ment prop­ices à pro­mou­voir toute inno­va­tion.

Prof­i­tons-en pour sig­naler une injus­tice. Le Pro­fesseur Kehlet, inven­teur de ce con­cept, n’en a tiré aucune for­tune per­son­nelle.

Il a révo­lu­tion­né la prise en charge chirur­gi­cale et con­tribué à amélior­er la vie de mil­lions de patients mais n’en touchera aucun div­i­den­des car son con­cept est une idée qui ne s’appuie sur aucun dis­posi­tif ou médica­ment par­ti­c­uli­er !

Voilà les raisons qui font que cette fan­tas­tique inno­va­tion péri-opéra­toire pro­gresse aus­si lente­ment en France. Il n’y a cepen­dant aucune fatal­ité.

Il « suf­fit » de pro­mou­voir la RRAC, de lut­ter con­tre le con­ser­vatisme, de dénon­cer un mode injuste de rémunéra­tion, d’assumer les réal­lo­ca­tions de ressources qui en découlent, de stim­uler les indus­triels pour qu’ils con­tribuent à cet effort et de ren­dre hom­mage au pro­fesseur Kehlet pour ce que lui doivent les patients.

François Demesmay

Deputy general manager BA France + chief medical officer at CAPIO France