Doc­teur Nicole Delépine, pédi­a­tre et can­céro­logue, direc­trice de l’u­nité fonc­tion­nelle de can­cérolo­gie de l’ado­les­cent et de l’adulte jeune de l’hôpi­tal Ray­mond Poin­caré à Garch­es.

Le PLFSS 2014 est une nou­velle quad­ra­ture du cer­cle. Selon vous, com­ment sauver la Sécu ?
Pour « sauver la Sécu » il faudrait le vouloir ce qui me sem­ble être loin des inten­tions de l’Etat depuis très longtemps. La Sécu n’est plus celle de 1945 depuis que l’Etat a pris les rennes et impose son dik­tat. Du salaire dif­féré de 1946 géré par les syn­di­cats et leurs représen­tants, on est passé à une ges­tion bureau­cra­tique qui applique les déci­sions du min­istère de la San­té qui nomme son directeur dans ses rangs. Du coup, les dépens­es attribuées à la Sécu­rité sociale ne sont plus les dépens­es de san­té pro­pre­ment dites mais bien les choix des gou­verne­ments : telle cam­pagne de vac­ci­na­tion chez l’enfant con­tre l’hépatite B, telle cam­pagne de vac­ci­na­tion con­tre la grippe sous Madame Bach­e­lot et deux mil­liards d’euros dépen­sés pour des gens qui n’étaient pas malades, rem­bourse­ment du scan­daleux vac­cin con­tre l’HPV dan­gereux par­fois mor­tel et très coû­teux (450 euros les deux injec­tions) pour un béné­fice atten­du dans trente ans loin d’être démon­tré. L’État impose aus­si par exem­ple de pay­er les yeux fer­més les « thérapeu­tiques dites inno­vantes » ciblées con­tre le can­cer, rubis sur l’ongle, depuis 2003 avant que ces drogues n’aient passé les étapes néces­saires des essais phase 2, 3 et 4 avant demande d’autorisation de mise sur le marché. La liste des médica­ments dont les essais seront payés par la Sécu et les patients les cobayes incon­scients est définie chaque année par une com­mis­sion ad hoc (tout cela est très démoc­ra­tique bien sûr) au min­istère et entraîneront des dépens­es de 1,5 mil­liard d’euros annuels payées aux labos par ladite sécu. Elle est pas belle la vie ?
La liste des exem­ples de dépens­es ne cor­re­spon­dant pas aux soins des mal­adies des assurés mais bien au dik­tat des lob­bies du can­cer et autres serait longue comme celle des économies qui pour­raient être engen­drées si l’on reve­nait au rôle de la Sécu­rité sociale que lui attribuait les ordon­nances de 1945. On cit­era la sup­pres­sion du dépistage du can­cer de la prostate et du rem­bourse­ment du PSA en dehors de sit­u­a­tions clin­ique­ment avérées. (500 mil­lions d’euros annuels d’économies poten­tielles) d’autant que ni la HAS ni l’Inca ne con­seil­lent plus ce dépistage. Qu’attend-on ? Le rétropé­dalage sur le dépistage organ­isé du can­cer du sein dont l’efficacité est con­testée de façon inter­na­tionale et sa nociv­ité démon­trée par l’essentiel des études va dans le même sens. Estimé autour de 2 mil­liards d’euros annuels, on peut rapi­de­ment estimer qu’un mil­liard d’économies serait facile à trou­ver en évi­tant en même temps bien des souf­frances et des larmes inutiles à des bien por­tantes qu’on trans­forme défini­tive­ment et malades sans gain de vies. Pour sauver la Sécu il faut lui redonner son rôle et rien que celui-là : ne pas lui faire pay­er les lab­o­ra­toires de recherche pour le can­cer etc. qui relève de la recherche et non du soin pay­er par les assurés. Qui le veut vrai­ment ?

La Direc­tion de la CNAMTS sug­gère aux pou­voirs publics de réalis­er 2,48 mil­liards d’eu­ros d’é­conomies sur les dépens­es d’as­sur­ance mal­adie. Pensez-vous que ces économies soient inévita­bles ?
Je ne sais pas si elles sont inévita­bles mais en tout cas souhaita­bles et pos­si­bles. Les dépistages mais aus­si les nom­breuses cam­pagnes de pub faites et réal­isées par les mêmes agences que celles qui vendent du coca cola ou autre schweppes sur les maux divers et var­iés que le bien por­tant, qui est un malade qui s’ignore, n’aura pas su diag­nos­ti­quer sur son pro­pre corps : je cit­erai les pro­mo­tions pour le dépistage de l’éjaculation pré­coce ou la déminéral­i­sa­tion osseuse, mais il y en a à foi­son ! Cha­cune sous-ten­dant la vente d’un médica­ment mir­a­cle (et non sans dan­ger). Pro­mo­tion et pas encore sol­des mais cela ne saurait tarder… quant aux économies sur les médica­ments inutiles inef­fi­caces ou dan­gereux les pro­fesseurs Even et Debré ont de nou­veau son­né l’alarme et le gise­ment énorme d’économies poten­tielles en euros et en effets indésir­ables. Sans nuire à la san­té des Français bien au con­traire ! Oubliant de s’occuper de leur ombil­ic toute la journée à coups de flash info ou autre émis­sion télé, ils reprendraient goût à la vie en pas­sant à autre chose que le principe de pré­cau­tion passé au grotesque et entraî­nant la dépres­sion col­lec­tive qui frappe notre pays. Une addi­tion qui monte rapi­de­ment à 10 mil­liards d’euros annuels si on a la force de résis­ter aux lob­bies, aux habi­tudes et aux asso­ci­a­tions manip­ulées par les lob­bies…

Vous vous bat­tez depuis plus de 20 ans pour amélior­er les con­di­tions de soins des malades du can­cer. Quel bilan en tirez-vous ?
J’ai com­mencé à traiter des patients atteints de can­cer dans les années 1980. Entre 1980 et 1995 nous avons glob­ale­ment en France et à l’étranger assisté à une aug­men­ta­tion des taux de guéri­son de nom­breux can­cers et à l’amélioration par­al­lèle de la qual­ité de vie après le can­cer (85 % des guérisons à 5 ans des can­cers de l’enfant et 55 % de ceux de l’adulte). Par exem­ple, pour les can­cers des os, les ampu­ta­tions de l’ordre de 80 % au moins en 1980 étaient passées à moins de 20 % vers 1995. Mais avec la bureau­crati­sa­tion du traite­ment du can­cer induit par les plans can­cers suc­ces­sifs, dou­blant la pen­sée unique rég­nante d’un impératif auto­cra­tique d’appartenir au réseau recon­nu par l’Institut nation­al du can­cer et accrédité par les ARS pour avoir le droit de traiter les malades atteints de can­cer enfants ou adultes, on assiste à une régres­sion rapi­de de la qual­ité des soins don­nés aux patients sur l’ensemble du ter­ri­toire. Le réseau n’est accrédité que s’il applique les recom­man­da­tions établies en haut donc de fait l’inclusion du plus pos­si­ble de patients dans les essais thérapeu­tiques en cours. L’organe de trans­mis­sion qu’on pour­rait com­par­er aux cel­lules du PC sovié­tique est la RCP : réu­nion de con­cer­ta­tion mul­ti­dis­ci­plinaire où l’ensemble des médecins con­cernés par la patholo­gie du malade se ren­con­trent. Belle idée qui se heurte à la pra­tique puisqu’en gros, il faut entr­er les patients en fonc­tion de leur type de can­cer et exten­sion dans l’essai clin­ique nation­al en cours. Cham­bre d’enregistrement de fait des essais thérapeu­tiques pour éviter qu’un patient n’y échappe, un médecin indi­vidu­elle­ment peut dif­fi­cile­ment résis­ter au groupe et s’opposer à la déci­sion prise pour son patient. Il peut offi­cielle­ment le faire de temps en temps mais le phénomène bien con­nu de la  « preuve sociale » fait qu’il se tait. De fait n’ayant plus de lib­erté thérapeu­tique pour ses patients, le can­céro­logue ne lit plus, ne tra­vaille plus la lit­téra­ture médi­cale et se déshu­man­ise, se dés­in­téresse pro­gres­sive­ment de ses patients devenus objets puisque les con­naitre n’entraine pas de pos­si­bil­ité d’inflexion thérapeu­tique. Il entre dans le burn-out et les malades se sen­tent aban­don­nés.
Cette régres­sion de la rela­tion humaine, de la qual­ité des soins par perte de l’adaptation des traite­ments au patient unique est décrite quo­ti­di­en­nement par des malades dans leur dis­cours direct, leurs mails ou leur échanges sur les réseaux soci­aux. La médecine per­son­nal­isée ven­due par les agences de com des cen­tres anti­cancéreux n’est qu’un nuage de fumée : les drogues ciblées sont adap­tées à une anom­alie géné­tique du type de la tumeur prélevée mais en rien au malade « glob­al ». L’objectivation de ce phénomène de chute rapi­de de la qual­ité des soins est prou­vée par la mul­ti­pli­ca­tion des ampu­ta­tions évita­bles de mem­bres chez des patients traités pour­tant dans de grands cen­tres spé­cial­isés dont les patrons d’autrefois doivent se retourn­er dans leur tombe.
Le mur de Berlin après le Krem­lin est bien tombé. Le mono­pole du plan can­cer imposé par l’INCA et les ARS sous la béné­dic­tion du min­istère de la San­té et payé avec nos impôts sautera lui aus­si. D’autant que son car­ac­tère anti­con­sti­tu­tion­nel dans une économie de marché soumise à la libre con­cur­rence devrait faire aboutir les nom­breux recours à l’Europe. Ils ne man­queront pas d’être déposés une fois que suff­isam­ment de français auront décou­vert les méfaits de ce qu’on leur avait ven­du comme pro­grès. Il faut faire respecter en France ce qui est encore inscrit dans notre code de San­té publique et de déon­tolo­gie :
« le malade a le libre choix de son médecin » encore faut-il que cela ait un sens et que le médecin ait pou­voir de déci­sion ! Et le sec­ond item est « le médecin ne doit en aucun cas renon­cer à son indépen­dance pro­fes­sion­nelle ». Madame le Min­istre m’expliquera com­ment répon­dre à cette injonc­tion devant un mono­pole de traite­ment des can­cers. Pour la dose de doliprane peut-être ?