Angèle MALÂTRE, direc­trice des études de l’In­sti­tut Mon­taigne, Think Tank indépen­dant

 

 

Le finance­ment de la san­té est-il durable?
Tout le monde s’ac­corde à le dire : le finance­ment de la san­té n’est pas souten­able. Les dépens­es de san­té prévues pour 2012 s’élèvent à 240 mil­liards d’eu­ros et elles aug­mentent plus vite que le PIB. D’après le Haut con­seil pour l’avenir de l’as­sur­ance mal­adie, le con­stat est sévère : il n’y a pas d’avenir pour le sys­tème d’as­sur­ance mal­adie actuel si son finance­ment n’est pas assuré. Aujourd´hui, tout le monde a pour­tant intérêt à assur­er ce finance­ment, à la fois pour des raisons de cohé­sion sociale et de com­péti­tiv­ité. Le sys­tème d’as­sur­ance mal­adie a été conçu pour pren­dre en charge des patholo­gies aiguës, mais aujour­d’hui, les patients souf­frent majori­taire­ment de patholo­gies chroniques, avec des pris­es en charge sur le long terme, par­fois jusqu’en fin de vie. Cela donne lieu à une con­cen­tra­tion mas­sive des coûts : 9 mil­lions de per­son­nes con­cen­trent 60% des dépens­es de l’as­sur­ance mal­adie. Pour les ALD, le taux de prise en charge est de 90% alors que pour les per­son­nes qui ne sont pas en ALD, il tombe à 48% en médecine de ville. Jamais le débat sur ce que l’on doit financer, ce que l’as­sur­ance mal­adie paye, n’a été enclenché. Il est temps d’ou­vrir un vrai débat nation­al sur les choix à faire en matière de san­té, en asso­ciant l’ensem­ble des acteurs. Que doivent pay­er les usagers ? Doit-on rem­bours­er seule­ment le gros risque ? À quelle hau­teur ? Il est regret­table que ces ques­tions essen­tielles ne soient pas abor­dées par la cam­pagne prési­den­tielle.

Com­ment mieux définir des straté­gies de san­té ?
Il me sem­ble qu’il faut insis­ter sur deux axes : l’in­for­ma­tion et la préven­tion. En France, à moins d’avoir un excel­lent réseau, les usagers n’ont pas la pos­si­bil­ité de s’in­former véri­ta­ble­ment sur la qual­ité des étab­lisse­ments où ils se ren­dent. Le déficit d’in­for­ma­tion, dont on sent bien le poids dans le suc­cès des édi­tions spé­ciales sur le classe­ment des hôpi­taux du Point et del’Ex­press, laisse le champ libre à une infor­ma­tion de qual­ité médiocre : l’ap­pé­tence des Français pour les sites d’in­for­ma­tion médi­cale en est la preuve. En Angleterre, le NHS (Nation­al Health Ser­vice) a mis lui-même en place une plate­forme d’in­for­ma­tion qui fait référence. Le NICE (Nation­al Insti­tut for Health and Clin­i­cal Excel­lence) informe sur le respect des pro­to­coles, des référen­tiels, sur les patholo­gies, et pose les bases d’indi­ca­teurs qual­ité directe­ment acces­si­bles aux usagers. Le deux­ième axe est la préven­tion. La France est le deux­ième pays au monde en matière de dépens­es de san­té — elles représen­tent près de 12% du PIB. Pour­tant, moins de 3% est con­sacré à la préven­tion ! Aujourd´hui, on a iden­ti­fié des fac­teurs de risque pour de nom­breuses patholo­gies (les patholo­gies car­diaques, le dia­bète, les can­cers, etc.) Avec une approche préven­tive adap­tée, on peut les faire baiss­er. Il faut y associ­er les citoyens dès l’en­fance. Aujour­d’hui, l’é­d­u­ca­tion thérapeu­tique appa­raît encore comme peu attrac­tive aux médecins… C’est aus­si parce qu’elle est mal financée ! Il faut définir des straté­gies de san­té sur toute une vie.

À quoi ressem­blera la médecine du futur ?
À l’In­sti­tut Mon­taigne, nous n’avons pas encore tra­vail­lé sur les prob­lé­ma­tiques de l’in­no­va­tion médi­cale. Cepen­dant, il me sem­ble que la médecine du futur et l’of­fre de soin seront organ­isées d’une toute autre manière. Les dif­férentes organ­i­sa­tions se super­posent, et l’on a l’im­pres­sion que le sys­tème nav­igue à vue, sans jamais avoir de vision glob­ale. Les déserts médi­caux crois­sent et en même temps, jamais le pays n’a comp­té autant de médecins (ce qui prou­ve bien que le numerus clausus n’est pas un levi­er adap­té). Le sys­tème est très cloi­son­né, il n’y a pas de liens entre ville et hôpi­tal, ni de trans­fert de tâch­es entre pro­fes­sion­nels. La rémunéra­tion à l’acte n’en­cour­age pas la col­lab­o­ra­tion, et l’ex­er­ci­ce de la médecine libérale clas­sique tel qu’il est pro­posé aux jeunes médecins qui s’in­stal­lent est un exer­ci­ce isolé, soli­taire et peu attrac­t­if, alors qu’ils se tour­nent aujourd´hui vers des plateaux tech­niques con­cen­trés et pluridis­ci­plinaires.
Avec un peu d’e­spoir, la médecine du futur sera décloi­son­née, trans­ver­sale, pluridis­ci­plinaire, et exer­cée dans un cadre de tra­vail attrac­t­if et regroupé. La rémunéra­tion sera mixte et pas unique­ment à l’acte. Les trans­fert de tâch­es entre les médecins et les autres pro­fes­sion­nels de san­té seront plus impor­tants, les liens entre ville et hôpi­tal plus flu­ides grâce notam­ment à la e‑santé, avec les DMP virtuels, qui fonc­tion­nent déjà très bien dans des pays comme le Dane­mark ou la Suède.