Confiner sans renoncer : quelle continuité des soins ?

Mieux com­pren­dre le renon­ce­ment aux soins, ras­sur­er pour diag­nos­ti­quer et soign­er, ren­forcer la coor­di­na­tion des pro­fes­sion­nels de san­té, garan­tir une démoc­ra­tie san­i­taire : 5 experts por­tent leur regard sur cette (dis)continuité des soins durant la pre­mière vague épidémique.

Cancer : rassurer pour diagnostiquer

Dr Jean-Bap­tiste Mer­ic, directeur du pôle san­té publique et soins de l’INCa et Samuel De Luze, respon­s­able du départe­ment organ­i­sa­tion et par­cours de soins à l’INCa.

« Entre 25 et 30 000 actes chirur­gi­caux atten­dus n’ont pas été réal­isés. Ils con­cer­nent des diag­nos­tics non faits, soit par renon­ce­ment du patient, soit par impos­si­bil­ité de les faire. Ce n’est donc pas un retard mais bien un déficit d’activité. »

Le report des soins ou le renon­ce­ment aux soins durant l’épidémie de la Covid pose tout d’abord la ques­tion de l’impact pronos­tic : est-il vital, fonc­tion­nel, con­cer­nant la qual­ité de vie ou le con­fort psy­chologique ? Dans tous les cas, l’objectif est de tout faire pour qu’il n’y ait pas de perte de chance pour le patient. Cela sig­ni­fie qu’il faut dépro­gram­mer le moins pos­si­ble, ou trou­ver des alter­na­tives lorsqu’elles exis­tent et qu’elles peu­vent être mis­es en place dans les meilleurs délais, au besoin par des col­lab­o­ra­tions entre étab­lisse­ments et équipes soignantes. Pour ce qui est de la chirurgie, la radio­thérapie, ou de la chimio­thérapie, cela sig­ni­fie trou­ver d’autres modal­ités de traite­ment, ou des traite­ments d’attente, ou encore des pris­es en charge alter­na­tives comme l’hospitalisation à domi­cile. Les sociétés savantes ont été force de recom­man­da­tions en ce sens.

Notre préoc­cu­pa­tion est de nous assur­er d’une coor­di­na­tion des pro­fes­sion­nels autour des dif­férentes étapes du par­cours du patient et d’une bonne infor­ma­tion du patient. Tous les garde-fous que sont la réu­nion de con­cil­i­a­tion pluridis­ci­plinaire, le dis­posi­tif d’annonce et la présence d’une  coor­di­na­tion des soins, le par­cours per­son­nal­isé de soins inclu­ant les soins de sup­port, sont des élé­ments qui vont assur­er la per­son­nal­i­sa­tion et la sécu­rité du par­cours patient.

Un déficit d’activité inquié­tant 

Nous avons tra­vail­lé avec les fédéra­tions, les ARS, les acteurs de ter­rain pour col­lecter des chiffres sur les inter­ven­tions chirur­gi­cales annulées et reportées. Les chiffres, les nôtres, ceux des asso­ci­a­tions et des études pub­liées, dis­ent la même chose : entre 5 et 12 % des chimio­thérapies et 25 % des radio­thérapies ont été annulées et reportées durant la pre­mière vague. Au final, ces traite­ments ont été réal­isés depuis. En dehors de sit­u­a­tions par­ti­c­ulières minori­taires, le retard des chirur­gies a été rat­trapé dans la plu­part des cas. En revanche, nous sommes préoc­cupés par la baisse des inter­ven­tions chirur­gi­cales cette année par rap­port aux années précé­dentes à la même date : entre 25 et 30 000 actes chirur­gi­caux atten­dus n’ont pas été réal­isés. Ces opéra­tions non réal­isées con­cer­nent des diag­nos­tics non faits, soit par renon­ce­ment du patient, soit par impos­si­bil­ité de les faire. Ce n’est donc pas un retard mais bien un déficit d’activité. Cette analyse est con­fir­mée par la baisse du nom­bre des fich­es de pre­mière présen­ta­tion en RCP, sim­ple­ment parce qu’il n’y a pas eu de diag­nos­tic de can­cer réal­isé pour ces patients.

Quelle méthodolo­gie ? 

Nous avons mis en place une organ­i­sa­tion au niveau nation­al pour doc­u­menter l’impact de la Covid-19 sur l’activité de traite­ment du can­cer et accom­pa­g­n­er les acteurs dans la mise en place d’un pilotage du rat­tra­page de l’activité. D’une manière générale, les out­ils actuels comme le PMSI sont insuff­isants pour pilot­er car trop peu réac­t­ifs et nous avons dû dévelop­per nos pro­pres out­ils et méth­odes. Nous avons donc mené une enquête sur les taux de dépro­gram­ma­tion auprès des coor­don­na­teurs des cen­tres de coor­di­na­tion en can­cérolo­gie en capac­ité de faire remon­ter un taux de dépro­gram­ma­tion. Nous avons ensuite étayé nos out­ils avec le PMSI en com­para­nt l’activité déclarée durant la crise à celle de 2019 et 2018 pour estimer les écarts. Enfin, nous avons util­isé les indi­ca­teurs de RCP, oblig­a­toires pour le traite­ment du can­cer : nom­bre de réu­nions, de dossiers présen­tés, et dans cer­taines régions par spé­cial­ités et local­i­sa­tions de can­cer. Nous avons ensuite porté nos résul­tats rapi­de­ment à la con­nais­sance des acteurs con­cernés, les fédéra­tions hos­pi­tal­ières, les ARS, les réseaux régionaux de can­cérolo­gie, la CNAM, la DGOS et la DGS. Nous avons aus­si partagé ces con­stats avec le comité de démoc­ra­tie san­i­taire de l’INCa afin de les associ­er à nos réflex­ions.

Le rôle des asso­ci­a­tions de patients

Une infor­ma­tion de réas­sur­ance portée par les pairs est essen­tielle. Les per­son­nes doivent aller con­sul­ter, en par­ti­c­uli­er devant des symp­tômes inex­pliqués. De nom­breuses sit­u­a­tions n’ont pas été sim­ples pour les patients et des annonces de can­cer n’ont pas été bien con­duites au pic de l’épidémie, même si ce sont des événe­ments minori­taires. Toute­fois, informer un patient déjà inté­gré dans un par­cours de soin est la par­tie la plus sim­ple, le plus dif­fi­cile est d’atteindre les per­son­nes qui ont des symp­tômes mais ne savent pas qu’ils ont un can­cer. Ils sont sou­vent suiv­is soit par un général­iste, soit pas du tout, et ont peur d’entrer dans le sys­tème de san­té. Tous les leviers et toutes les bonnes volon­tés doivent être activés pour leur porter un mes­sage : il n’y a pas que la Covid, nous pou­vons nous occu­per de vous aus­si pour d’autres symp­tômes. La lutte con­tre le can­cer ne doit pas reculer devant la crise san­i­taire que nous con­nais­sons.

Aujourd’hui, nous allons pou­voir opér­er tous les patients qui en auront besoin. Les con­signes que nous avons don­nées en ter­mes de dépro­gram­ma­tion vont pou­voir être suiv­ies. C’est la mis­sion du comité de pilotage nation­al dans les semaines à venir.

Notre ambi­tion très assumée est de ne pas regarder quel est le secteur hos­pi­tal­ier qui pren­dra en charge ces patients mais de s’intéresser exclu­sive­ment au fait qu’ils soient pris en charge sans perte de chance, au besoin par la con­sti­tu­tion de coopéra­tions entre les acteurs des secteurs pub­lic et privé. En ce sens, les fich­es pra­tiques et instruc­tions min­istérielles à la rédac­tion desquelles nous avons par­ticipé, poussent forte­ment aux coopéra­tions public/privé en par­ti­c­uli­er pour des can­cers com­plex­es qui néces­si­tent des équipes et des com­pé­tences spé­ci­fiques, des plateaux de recours, etc.

L’Assurance maladie s’engage

Jean-Marie Blan­choz, chargé d’étude en économie de la san­té, DDO/DISAS/Mission d’Accès aux Droits et aux Soins à la CNAM.

« Les chiffres du dernier rap­port Charges et Pro­duits indiquent un recul spec­tac­u­laire des dépens­es de soins de ville : — 80 à 90 % pour les con­sul­ta­tions des oph­tal­mo­logues et den­tistes, — 60 % pour les spé­cial­istes, ‑30 % pour les général­istes. »

Le renon­ce­ment aux soins, en temps nor­mal, est loin d’être un phénomène mar­gin­al : 25 % des per­son­nes déclar­ent avoir renon­cé à un soin dans les 12 mois précé­dents, selon les chiffres de l’Odenore (Obser­va­toire des non-recours aux droits et ser­vices) ou de l’Irdes (Insti­tut de recherche et doc­u­men­ta­tion en économie de la san­té). Par ailleurs, 6 % de la pop­u­la­tion et jusqu’à 10 % en Île-de-France, Cen­tre-Val-de-Loire, Guade­loupe, Mar­tinique et Guyane, vivent dans des zones sous-dens­es où l’accès à un pro­fes­sion­nel de san­té est plus dif­fi­cile. Selon les derniers chiffres de la Drees (Direc­tion de la recherche, des études, de l’é­val­u­a­tion et des sta­tis­tiques), en 2018, entre 32 et 44 % des béné­fi­ci­aires de la CMUC et entre 53 et 66 % des béné­fi­ci­aires de l’ACS, n’y avaient pas recours. Le renon­ce­ment aux soins est une prob­lé­ma­tique préex­is­tante au con­fine­ment.

Des soins non réal­isés durant la Covid

La crise san­i­taire est venue per­cuter cette sit­u­a­tion. Les chiffres du dernier rap­port Charges et Pro­duits de l’Assurance mal­adie indiquent un recul spec­tac­u­laire des dépens­es de soins de ville : — 80 à 90 % pour les con­sul­ta­tions des oph­tal­mo­logues et den­tistes, — 60 % pour les spé­cial­istes,  ‑30 % pour les général­istes. De même, il a été noté une sous-con­som­ma­tion de médica­ments pour les patholo­gies chroniques en début de con­fine­ment avant un retour à une con­som­ma­tion plus nor­mal­isée, ain­si qu’une baisse de 35 % à 71 % pour les vac­cins (3e rap­port Epi-Phare sur l’usage des médica­ments de ville en France durant l’épidémie de Covid-19).

L’Assurance mal­adie a décidé de mieux com­pren­dre ces chiffres et a engagé en col­lab­o­ra­tion avec l’Odenore une enquête en ligne en pop­u­la­tion générale de mi-mars à mi-mai pour déter­min­er la nature et l’ampleur de ce renon­ce­ment du point de vue de la pop­u­la­tion : avez-vous renon­cé ou reporté des soins ? Con­cer­nent-ils des général­istes, spé­cial­istes, den­tistes, psy­cho­logues, etc., une analyse médi­cale, la con­som­ma­tion de médica­ments, l’ad­min­is­tra­tion d’un vac­cin, etc. ? Les raisons de votre renon­ce­ment ou report sont-elles d’ordre financier, logis­tique, etc., Quel impact a eu selon vous ce renon­ce­ment sur votre état de san­té ? etc. Les 4 200 répons­es com­plètes obtenues que nous analysons actuelle­ment indi­queront des grandes ten­dances. les 1ers résul­tats sont atten­dus courant novem­bre.

L’Assurance mal­adie déploie des mis­sions d’accompagnement san­té

L’Assurance mal­adie a tout d’abord pro­longé les droits AME et com­plé­men­taire san­té sol­idaire qui seraient arrivés à échéance pen­dant le con­fine­ment. Elle a dévelop­pé le recours à la télé­con­sul­ta­tion, la rem­bourse à 100 % et a accom­pa­g­né les médecins dans son util­i­sa­tion. Nous avons procédé à l’envoi de masques à des­ti­na­tion de per­son­nes pré­caires, et avons mené une action com­mune avec la CNAF (Caisse nationale d’allocations famil­iales) auprès des per­son­nes logées dans les héberge­ments d’ur­gence : des struc­tures d’hébergement ont été créées en urgence pen­dant le con­fine­ment. Des équipes mobiles com­posées d’un tra­vailleur social de la struc­ture d’héberge­ment et de deux agents de l’Assurance mal­adie et de la CNAF sont allées à la ren­con­tre de quelque 2 500 per­son­nes (qui ont don­né lieu à plus de 4 800 actions engagées) durant presque 3 semaines en juin-juil­let.

Par ailleurs, l’As­sur­ance mal­adie pro­pose un accom­pa­g­ne­ment per­son­nal­isé aux per­son­nes qui ren­con­trent des dif­fi­cultés d’ac­cès aux droits ou aux soins au tra­vers des mis­sions accom­pa­g­ne­ment san­té, déployées sur tout le ter­ri­toire mét­ro­pol­i­tain, et bien­tôt en Out­re-mer. L’enquête menée sur le renon­ce­ment aux soins nous aidera à définir et à adapter les actions.

Mieux comprendre le renoncement aux soins

Hélé­na Revil, doc­teure en sci­ence-poli­tique, respon­s­able sci­en­tifique de l’Ob­ser­va­toire des non-recours aux droits et ser­vices (Ode­nore).

« Des inquié­tudes se sont exprimées con­cer­nant la recrude­s­cence de phénomènes de renon­ce­ment aux soins (…) Notre objec­tif est de dis­pos­er de don­nées fiables et de con­solid­er les infor­ma­tions dis­parates par­tant d’une enquête auprès de la pop­u­la­tion. »

L’équipe de recherche de l’Odenore, l’Observatoire des non-recours aux droits et ser­vices, rat­taché au Lab­o­ra­toire Pacte du CNRS, pose un regard au long cours sur les phénomènes de non-recours aux droits soci­aux, de renon­ce­ment, de report, notam­ment en matière de san­té, en util­isant les méth­odes des sci­ences sociales. L’un de nos rôles est de con­stru­ire de la don­née, quan­ti­ta­tive et qual­i­ta­tive, pour mieux appréhen­der ces phénomènes peu vis­i­bles et pour­tant loin d’être mar­gin­aux. En parte­nar­i­at avec l’Assurance mal­adie, nous ali­men­tons par exem­ple depuis plusieurs années un Baromètre du renon­ce­ment aux soins : dans cette enquête, 1 per­son­ne sur 4 déclare avoir renon­cé ou reporté au moins un soin dans les 12 mois précé­dents. Qui sont ces per­son­nes, quelles sont leurs car­ac­téris­tiques socio-démo­graphiques et les raisons de leur renon­ce­ment ? À l’Odenore, nous essayons de pro­duire de la con­nais­sance qui puisse nour­rir les dis­cus­sions sci­en­tifiques et qui soit égale­ment utile à l’action.

Très vite durant la pre­mière vague de la Covid, des inquié­tudes d’associations d’usagers du sys­tème de san­té, de pro­fes­sion­nels du soin, ont été exprimées con­cer­nant la recrude­s­cence de phénomènes de non-recours et de renon­ce­ment aux soins. L’Odenore a été sol­lic­ité pour tra­vailler sur le sujet et nous avons décidé de pro­longer notre baromètre habituel par un baromètre du renon­ce­ment aux soins ‘Covid’. L’objectif était de dis­pos­er de don­nées fiables et de con­solid­er les infor­ma­tions dis­parates qui com­mençaient à cir­culer, par­tant d’une enquête auprès de la pop­u­la­tion française. Nous avons allié nos forces, en met­tant en com­mun l’expertise de l’Assurance mal­adie, la nôtre et celle de nos parte­naires de longue date, en par­ti­c­uli­er le lab­o­ra­toire HP2 de l’Inserm, la société Vizget et la Mai­son des sci­ences de l’homme Alpes.

Ce Baromètre du renon­ce­ment aux soins ‘Covid’ per­me­t­tra par exem­ple de dif­férenci­er les renon­ce­ments à l’initiative des per­son­nes de ceux induits par la réor­gan­i­sa­tion du sys­tème de san­té pour faire face à l’épidémie, et de déter­min­er les per­son­nes les plus con­cernées par ces phénomènes, de même les types de soins (général­istes, médi­caux, paramédi­caux…). Le baromètre per­me­t­tra égale­ment de regarder, pour cette péri­ode spé­ci­fique, dans quelle pro­por­tion les raisons habituelles de renon­ce­ment (prob­lème financier, manque d’information, etc.) sont évo­quées. Notre hypothèse est que d’autres expli­ca­tions vont appa­raître : la peur de se ren­dre dans les cab­i­nets médi­caux à cause du risque de con­t­a­m­i­na­tion, une mau­vaise com­préhen­sion des con­signes ou de cer­taines mesures du fait de leur car­ac­tère évo­lu­tif et com­plexe, le fait de ne pas se sen­tir légitime à se présen­ter dans une struc­ture de soins alors que l’on entend partout que le sys­tème de san­té est en ten­sion…

Les résul­tats de cette enquête qui com­menceront à être pub­liés courant novem­bre pour­ront aider à la déci­sion et peut-être à la com­mu­ni­ca­tion vers la pop­u­la­tion. Pour nous chercheurs, ils per­me­t­tront d’orienter le con­tenu d’autres enquêtes dans le pro­longe­ment de celle-ci. Toutes les inci­dences san­i­taires et sociales de cette crise doivent être observées.

N’oublions pas la démocratie sanitaire

Cather­ine Simonin-Bénazet,
vice-prési­dente de la Ligue con­tre le can­cer

« Dans le cadre d’une patholo­gie lourde comme le can­cer, les dépro­gram­ma­tions de séances de chimio­thérapie, de radio­thérapie ou de chirurgie ont semé un vent de panique auprès des patients durant la pre­mière vague épidémique. »

Dans le cadre d’une patholo­gie lourde comme le can­cer, les dépro­gram­ma­tions de séances de chimio­thérapie, de radio­thérapie ou de chirurgie ont semé un vent de panique auprès des patients durant la pre­mière vague épidémique. La pénurie des molécules d’anesthésie était évidem­ment un risque sup­plé­men­taire en par­ti­c­uli­er pour des opéra­tions lour­des comme celles en diges­tif qui néces­si­tent des soins inten­sifs voire une réan­i­ma­tion.

Nous con­sid­érons que les patients n’ont pas tou­jours reçu une infor­ma­tion loyale. La démoc­ra­tie en san­té a été mise de côté et c’est le mes­sage que la Ligue nationale con­tre le can­cer a délivré lors de son audi­tion auprès de la com­mis­sion d’enquête du Sénat. Le droit à l’information est un droit essen­tiel du patient et cette lacune de com­mu­ni­ca­tion est la source de con­flits entre l’équipe soignante et le patient.

Le Con­férence nationale de san­té s’est égale­ment exprimée en ce sens et s’est aujourd’hui auto­saisie pour veiller à un respect de la démoc­ra­tie en san­té. Les com­mis­sions des usagers dans les étab­lisse­ments de san­té et les Con­férences régionales de la San­té et de l’Autonomie s’organisent pour repren­dre leur activ­ité. Nous nous sommes bat­tus pour que ces organes dédiés à la démoc­ra­tie san­i­taire soient activés.

Pro­téger les plus vul­nérables 

Avec France Assos San­té, nous avons tra­vail­lé tout l’été avec les min­istères de la San­té et du Tra­vail parce que toutes les per­son­nes por­teuses de mal­adies chroniques à risque de dévelop­per une forme grave de la Covid-19 devaient repren­dre le tra­vail. Nous avons amené des élé­ments afin d’établir une liste pour que ces per­son­nes ne retour­nent pas sur leur lieu de tra­vail. Comme toutes les listes, cer­taines per­son­nes avaient été écartées de ces mesures déroga­toires. Cette liste a fait l’objet d’un décret le 29 août, cassé ensuite par le Con­seil d’É­tat. Aujour­d’hui, nous sommes revenus au point de départ et à la liste ini­tiale, qui exclut notam­ment les per­son­nes insuff­isantes rénales graves, poly­pathologiques ou atteintes de cer­taines mal­adies rares ain­si que les proches vivants au domi­cile des per­son­nes con­cernées. Ren­con­tré récem­ment, nous avons demandé au min­istre Olivi­er Véran des mesures déroga­toires pour ces per­son­nes exclues de la liste.

Par ailleurs, notre deux­ième demande forte est que les per­son­nes vic­times d’une dépro­gram­ma­tion soient infor­mées des mesures qui vont être pris­es, et en pre­mier lieu quand vont-elles être soignées ? Une réponse insti­tu­tion­nelle au sein des étab­lisse­ments de san­té doit être portée, accom­pa­g­née d’un sou­tien psy­chologique car être aban­don­né dans son pro­jet de soins est très anx­iogène. Il faut donc informer, suiv­re ces per­son­nes et éval­uer leurs éventuelles pertes de chance.

Le rôle des représen­tants d’usagers 

Les représen­tants des usagers doivent être infor­més des mesures pris­es par l’établissement durant la crise, pour à leur tour, relay­er cette infor­ma­tion auprès des asso­ci­a­tions d’usagers qu’ils représen­tent. Ces asso­ci­a­tions agréées sont un relais indis­pens­able pour informer et soutenir les per­son­nes malades. Le sys­tème de soins est en grande ten­sion durant cette crise majeure et les per­son­nes malades ne le com­pren­nent pas parce que cela ne leur est pas expliqué.

Le Pr Axel Kahn, prési­dent de la Ligue con­tre le can­cer, vient d’annoncer la réou­ver­ture de la cel­lule d’é­coute médi­cale mise en place avant le pre­mier con­fine­ment, pour ras­sur­er les per­son­nes, afin de les inciter à entr­er en con­tact avec leur équipe soignante. Au print­emps, les per­son­nes malades nous ont sou­vent rap­porté qu’elles n’avaient pas d’interlocuteurs au sein des étab­lisse­ments, à l’exception notable des infir­mières de coor­di­na­tion quand ce poste existe dans les étab­lisse­ments de san­té.

Objec­tiv­er les pertes de chance 

Lorsque le can­cer évolue douce­ment, 2 ou 3 mois d’attente ne sont pas for­cé­ment une grande perte de chance mais défini­tive­ment oui, lorsque le patient doit atten­dre 6 mois.

Nous avons donc demandé au min­istre d’ob­jec­tiv­er ces pertes de chance ain­si que les séquelles et les mal­adies qui peu­vent se chroni­cis­er du fait de la Covid. Objec­tiv­er les dégâts col­latéraux est indis­pens­able même si les sta­tis­tiques répon­dent à la loi des grands nom­bres et ne peu­vent pas être une réponse apportée face à un patient.

Enfin, auprès de la com­mis­sion séna­to­ri­ale, nous avons aus­si exprimé notre souhait d’une meilleure col­lab­o­ra­tion entre les secteurs hos­pi­tal­iers pub­lic et privé et c’est ce que nous con­sta­tons durant cette deux­ième vague, y com­pris avec la médecine de ville. Nous espérons qu’il n’y aura pas de retour en arrière après cette crise.

La Ligue nationale con­tre le can­cer est la deux­ième asso­ci­a­tion en nom­bre de représen­tants des usagers en France après l’U­NAF, asso­ci­a­tion de familles.

Renforcer notre coordination

Dr Anne Mal­let, secré­taire nationale de l’AFC-UNHPC.

« Nous savons d’ores et déjà que nous con­staterons une sur­mor­tal­ité par can­cer dans les 3 à 5 ans à venir. Cette pro­jec­tion nous oblige à agir. »

Avant l’été, nous avons tra­vail­lé avec le comité nation­al Can­cer et Covid, coor­don­né par l’IN­Ca, pour objec­tiv­er le nom­bre de tumeurs qui n’ont pas été opérées du fait des dépro­gram­ma­tions durant la pre­mière vague. Nous les avons éval­uées à env­i­ron 30 000. Notre hypothèse était qu’une aug­men­ta­tion d’activité de 5, 10, 20 % des étab­lisse­ments de san­té dès juin per­me­t­trait de rat­trap­er ce déficit d’ici la mi 2021. C’est d’une part une bonne nou­velle, mais d’autre part un con­stat ter­ri­ble. Nous savons d’ores et déjà que nous con­staterons une sur­mor­tal­ité par can­cer dans les 3 à 5 ans à venir. Cette pro­jec­tion nous oblige à agir.

Durant la pre­mière vague, l’hospitalisation privée a glob­ale­ment bien main­tenu son activ­ité en can­cérolo­gie, et la radio­thérapie par exem­ple n’a jamais autant tra­vail­lé. Au niveau nation­al et tous secteurs con­fon­dus, l’activité de chimio­thérapie a bais­sé de 10 %. Mal­gré les freins de cer­taines tutelles, les étab­lisse­ments de san­té privés ont redé­mar­ré leur activ­ité immé­di­ate­ment et nous avons observé une aug­men­ta­tion de 10 à 15 % de l’activité de chirurgie du can­cer dès fin mai. Cette reprise très rapi­de de l’activité a été pos­si­ble aus­si grâce à l’énorme tra­vail du comité nation­al Can­cer et Covid de l’IN­Ca.

Une cul­ture de la coor­di­na­tion 

La dépro­gram­ma­tion actuelle des soins n’est pas bru­tale comme au print­emps où nous étions passés de 100 à 0 % en 3 jours, mais elle est aujourd’hui vari­able. Le con­texte est donc dif­férent mais les con­séquences délétères pour les patients peu­vent être iden­tiques. Dans tous les cas, seule une déci­sion col­lé­giale médi­cale pour décider d’un report au sein de la CME ou du bloc pré­vaut.

Des comités régionaux Can­cer et Covid ont, soit été créés, soit s’appuient sur des struc­tures exis­tantes. Le comité nation­al trans­met les infor­ma­tions aux comités régionaux et des coopéra­tions qui per­me­t­tent une déci­sion thérapeu­tique adap­tée à la sit­u­a­tion dans les dif­férents ter­ri­toires, en fonc­tion des disponi­bil­ités en lits ou en com­pé­tences, peu­vent se met­tre en place. L’activité de can­cérolo­gie est très struc­turée et cette cul­ture de la coor­di­na­tion est une for­mi­da­ble chance dont d’autres spé­cial­ités pour­raient s’inspirer. Soulignons toute­fois que des coopéra­tions qua­si oblig­a­toires, y com­pris pour des besoins vitaux de san­té, sont com­plex­es à met­tre en œuvre à l’échelle d’un ter­ri­toire, et que au final, leur effi­cac­ité dépend unique­ment des hommes.

Les choix devant lesquels des prati­ciens seront prob­a­ble­ment placés sont ter­ri­fi­ants. Aura-t-on plus de morts non Covid que de morts par la Covid ? En mars, le sys­tème de san­té s’est focal­isé sur la lutte con­tre la Covid sans anticiper les con­séquences de ce choix. Par exem­ple, nous ne pou­vons pas répéter l’erreur de fer­mer les cen­tres de dépistage du can­cer du sein. Main­tenir une activ­ité de san­té autre que liée à la Covid aus­si forte que pos­si­ble est un mes­sage que nous avons dif­fusé large­ment en nous appuyant sur les travaux et la posi­tion forte de l’INCa.

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