Pr Claude LINASSIER, directeur du pôle prévention, organisation et parcours de soins de l’Institut national du cancer (INCa)

Com­ment se situe la France par rap­port à ses voisins européens en ter­mes de dépistage des can­cers ?

 

On con­state une grande hétérogénéité en Europe en matière d’organisation des cam­pagnes de dépistage des can­cers. En Espagne par exem­ple, le dépistage est du ressort des régions. D’autres pays pré­conisent un dépistage des can­cers du sein à par­tir de 40 ans, alors qu’en France c’est 50 ans.

L’Europe s’est dotée de moyens de lutte con­tre le can­cer et la France par­ticipe à leur struc­tura­tion et à leur dif­fu­sion. Le plan can­cer européen (Euro­pean Beat­ing Can­cer Plan) offre un bench­mark­ing intéres­sant – nous sommes en avance en France sur bon nom­bre d’actions –, et per­met d’avoir une approche com­mune, ce qui incite les pays en retard à évoluer.

D’autre part, l’ac­cep­ta­tion du dépistage par la pop­u­la­tion est égale­ment une ques­tion cul­turelle. Au Dane­mark, en Fin­lande et aux Pays-Bas, le taux de par­tic­i­pa­tion au dépistage organ­isé est d’en­v­i­ron 80 %. Dans ces pays, la cul­ture de la préven­tion est ancrée dès le plus jeune âge. Le Roy­aume-Uni, l’Ir­lande et la Slovénie affichent des taux d’en­v­i­ron 70 %. La France se situe en milieu de pelo­ton, avec un taux d’en­v­i­ron 50 %, tout comme l’Alle­magne. Il n’y a pas d’in­ter­pré­ta­tion rationnelle de ces taux, si ce n’est cul­turelle. En France, il y a une ten­dance à la remise en cause sys­té­ma­tique des mes­sages véhiculés. 

Com­ment fait-on pour embar­quer le plus grand nom­bre et avoir un dis­cours posi­tif sur un sujet aus­si grave que le can­cer ?

L’une des mis­sions de l’Institut nation­al du can­cer est de réus­sir à con­va­in­cre les femmes de se faire dépis­ter notam­ment par le biais de nos cam­pagnes d’information sur le dépistage. Notre slo­gan actuel — « À par­tir de 50 ans, faites-vous dépis­ter tous les 2 ans : vous vous en remercierez » insiste sur l’importance de se pren­dre en charge, à titre indi­vidu­el, pour sa pro­pre san­té. L’objectif est de respon­s­abilis­er et sen­si­bilis­er les femmes sur les béné­fices du dépistage.

En out­re, la jus­ti­fi­ca­tion du dépistage se base sur des don­nées sci­en­tifiques. Détec­té pré­co­ce­ment, un can­cer du sein guérit mieux, avec des traite­ments moins lourds et moins de séquelles. Ain­si, 5 ans après le diag­nos­tic à un stade pré­coce, 99 femmes sur 100 sont encore en vie. Elles ne sont que 26 femmes sur 100 lorsque le can­cer est diag­nos­tiqué à un stade avancé. Être acteur de sa san­té et ne pas avoir peur du can­cer sont les mes­sages qu’il faut faire pass­er, démys­ti­fi­er par un dis­cours clair et posi­tif.

Com­ment inté­gr­er les pro­fes­sion­nels de san­té dans les cam­pagnes de dépistage organ­isé ?

Il y a plusieurs niveaux d’information en direc­tion des pro­fes­sion­nels de san­té et du grand pub­lic, mais toute notre com­mu­ni­ca­tion s’appuie sur les travaux de notre Insti­tut, qui par­ticipe à l’élaboration des référen­tiels pour le dépistage.  Par­mi les doc­u­ments réal­isés, il y a un livret d’information qui est à la fois sci­en­tifique et argu­men­té sur les béné­fices du dépistage organ­isé à des­ti­na­tion des femmes, que les pro­fes­sion­nels de san­té peu­vent met­tre à dis­po­si­tion, notam­ment dans leurs cab­i­nets. L’Institut nation­al du can­cer les informe sur la meilleure manière de com­mu­ni­quer en direc­tion du grand pub­lic et des affich­es sont disponibles pour essay­er de con­va­in­cre de manière sim­ple.

L’Institut par­ticipe aus­si à l’in­for­ma­tion grand pub­lic en leur com­mu­ni­quant notam­ment les bons gestes à adopter pour lim­iter son can­cer du sein (ne pas fumer, lim­iter sa con­som­ma­tion d’alcool, avoir une ali­men­ta­tion équili­brée et var­iée…), les bonnes pra­tiques à met­tre place comme par exem­ple se faire exam­in­er tous les ans par un pro­fes­sion­nel de san­té, et ce dès 25 ans, pour une obser­va­tion et pal­pa­tion des seins, ou encore con­sul­ter en cas de signes d’alerte. Pour ce faire, un cer­tain nom­bre de doc­u­ments sonores sont dif­fusés sur les radios, en métro­pole et dans les DROM. Les chaînes TV sont sol­lic­itées égale­ment pour faire pass­er le mes­sage via un spot TV réal­isé pour l’occasion.

Sur quoi tra­vaillez-vous actuelle­ment à l’Institut nation­al du can­cer ?

En con­tinu, nous réal­isons un suivi annuel des dépistages. C’est notre tra­vail avec des cen­tres régionaux de dépistage des can­cers.

Les travaux de l’Institut con­tribuent égale­ment à faire évoluer la qual­ité et les moyens tech­nologiques de détec­tion des tumeurs. Nous avions demandé à la Haute Autorité de San­té (HAS) d’étudier l’intérêt de la mam­mo­gra­phie par tomosyn­thèse (3D) dans le dépistage organ­isé du can­cer du sein. Elle vient de ren­dre un avis favor­able à son inté­gra­tion dans le dépistage organ­isé du can­cer du sein, asso­ciée à la recon­struc­tion d’une image 2D syn­thé­tique clas­sique. C’est une grande avancée.

Au niveau européen, nous par­ticipons au pro­gramme inter­na­tion­al MyPeBS, qui étudie une nou­velle stratégie de dépistage per­son­nal­isé du can­cer du sein. Nous allons tra­vailler sur les critères per­son­nels d’identification du risque des per­son­nes : l’objectif est de savoir si le dépistage stan­dard réal­isé tous les deux ans est suff­isant, s’il faut l’intensifier pour les per­son­nes dont le risque est accru, ou encore espac­er les con­trôles chez les femmes à bas risque. L’étude clin­ique va inclure 85 000 femmes âgées de 40 à 70 ans, répar­ties dans 6 pays (Bel­gique, Espagne, France, Israël, Ital­ie et Roy­aume-Uni). Plus de 53 000 femmes sont déjà inclus­es dans l’étude.