Professeur Daniel Nizri, président bénévole de la Ligue nationale contre le cancer

 Pour la Ligue con­tre le can­cer, quels sont les enjeux de la cam­pagne Octo­bre Rose de lutte con­tre le can­cer du sein ?

Octo­bre Rose per­met de sen­si­bilis­er médias, décideurs et citoyens en pre­mier lieu au dépistage du can­cer du sein qui, notam­ment à cause de la crise san­i­taire, con­naît une baisse inquié­tante de par­tic­i­pa­tion. La Ligue, quant à elle, s’inscrit dans cette démarche de pro­mo­tion des dépistages et en prof­ite aus­si pour élargir la ques­tion à la préven­tion des can­cers du sein, aux suiv­is thérapeu­tiques, à la recon­struc­tion tant physique que psy­chologique des femmes et par­fois des hommes qui en sont vic­times. Le réseau de la Ligue, puis­sant (« pas un can­ton sans un Ligueur ») et incar­né (près de 15 000 ligueurs) lui per­met d’agir au plus près des publics à mobilis­er en pri­or­ité. Et la Ligue n’agit pas seule : avec les Cen­tres régionaux de coor­di­na­tion des dépistages des can­cers (CRCDC), avec d’autres asso­ci­a­tions, avec cer­taines col­lec­tiv­ités ter­ri­to­ri­ales…  La Ligue est recon­nue par la pop­u­la­tion pour son indépen­dance, son sérieux, son autorité, ce qui fait que l’information délivrée par elle répond aux ques­tions des per­son­nes désireuses de mieux com­pren­dre les can­cers du sein, les moyens de s’en pré­mu­nir, de se soign­er ou bien enten­du, le dépistage.

Enfin, l’indépendance et la puis­sance de la Ligue reposent sur la générosité de la pop­u­la­tion : générosité en temps (bénévolat, autres formes d’engagement) et générosité en dons et legs. En même temps qu’elle dis­pense aide, assis­tance et pro­mo­tion des dépistages, Octo­bre Rose per­met aus­si à la Ligue de ren­forcer ses moyens.

Com­ment expliquez-vous la faible par­tic­i­pa­tion à la cam­pagne de dépistage du can­cer du sein ?

Avant la crise, le taux d’adhésion au dépistage organ­isé était moin­dre par rap­port aux néces­sités médi­cales et épidémi­ologiques pour sauver plus de femmes encore. Dans les meilleures années, nous avons frôlé les 50 % de par­tic­i­pa­tion au dépistage organ­isé. Mais ce n’est pas suff­isant.

Et la crise Covid a très sérieuse­ment réduit le taux de par­tic­i­pa­tion. Il est aujourd’hui de 42,8 % et ce taux nation­al ne rend pas compte des iné­gal­ités sociales et ter­ri­to­ri­ales. Les raisons sont mul­ti­ples : fer­me­ture des cab­i­nets de radi­olo­gie, arrêt des envois des invi­ta­tions, auto­con­fine­ment des indi­vidus qui ne souhaitaient pas se rap­procher de struc­tures san­i­taires où ils auraient risqué de crois­er des per­son­nes con­tagieuses, arrêt des cam­pagnes d’information.

La par­tie de la pop­u­la­tion con­sciente de l’importance de la préven­tion et des dépistages a trou­vé les voies et les moyens pour néan­moins en béné­fici­er. D’autres ne rece­vant plus les invi­ta­tions n’ont pas pour­suivi le dépistage pour des raisons finan­cières. Pour moi ces dis­par­ités économiques sont un vrai sujet de préoc­cu­pa­tion pour les dépistages et l’accès à l’offre san­i­taire en général.

Com­ment pour­rions-nous amélior­er et faire adhér­er les Français­es au pro­gramme de dépistage ?

Du fait de mon passé de soignant, d’usager des soins et de respon­s­able de cer­tains pro­grammes nationaux, j’ai observé un point de cli­vage entre ceux qui ont acquis une com­pé­tence au tra­vers de leur édu­ca­tion ou de leurs expéri­ences pro­fes­sion­nelles et les autres per­son­nes. Pour ces dernières, nous devons « aller vers ». Or aujourd’hui, tout notre sys­tème de san­té est con­stru­it autour du soin. Nous atten­dons que la per­son­ne ait un prob­lème de san­té, soit gênée, hand­i­capée, y com­pris par la douleur et qu’elle vienne con­sul­ter pour s’en rap­procher. Le change­ment de par­a­digme doit s’opérer dans les meilleurs délais : « prévenir, dépis­ter, pro­téger » et pri­or­i­taire­ment les per­son­nes vul­nérables, éloignées du sys­tème de san­té, éloignées ou en marge des actions tra­di­tion­nelles d’éducation, de préven­tion. Les soignants, les édu­ca­teurs, les acteurs de ter­rains doivent être mieux for­més à ce trip­tyque et doivent se ren­dre plus acces­si­bles et à l’écoute des ques­tions dites de san­té. L’école, dès le plus jeune âge, a un rôle à jouer. Je suis admi­ratif de tout ce que de nom­breux enseignants font. Au fur et à mesure de sa pro­gres­sion dans le sys­tème édu­catif, nous devons mieux faire com­pren­dre à l’enfant que le bien-être repose sur la san­té et la préven­tion. Ceci est indis­pens­able à la com­préhen­sion de nos mes­sages. C’est pourquoi à la Ligue nous voulons réac­tiv­er notre con­ven­tion avec l’éducation nationale et être plus présents in situ, aux côtés du corps enseignant.

Enfin, et cela va de soi, pour mieux faire adhér­er les femmes au pro­gramme de dépistage, la pri­or­ité doit être don­née aux femmes elles-mêmes : les soignantes avant tout, les mil­i­tantes asso­cia­tives, les lead­ers d’opinion. Un mot à pro­pos des soignantes et des femmes œuvrant dans le corps san­i­taire et médi­cal : on oublie trop sou­vent les chercheuses qui ont leur mot à dire et peu­vent apporter un éclairage fort sur cer­tains aspects de la préven­tion ou du dépistage des can­cers du sein. On oublie aus­si les sages-femmes qui sont très écoutées par leurs patientes et ont un droit de pre­scrip­tion. On oublie encore les autres pro­fes­sion­nelles qui peu­vent appren­dre très en amont, de pren­dre soin de ses seins y com­pris en ayant recours à l’autopalpation ou auto­sur­veil­lance régulière. On oublie enfin les proches des femmes con­cernées : leurs enfants, leurs com­pagnons, leurs amis, leurs col­lègues qui peu­vent se révéler être d’excellents « pre­scrip­teurs. »

Et, pour finir, il est décisif d’envisager la pro­mo­tion du dépistage du can­cer du sein auprès des femmes con­cernées en prenant en compte la réal­ité de leur vécu : peu­vent-elles s’absenter d’un tra­vail pré­caire ou aux horaires décalés ? Ont-elles besoin d’aide, d’accompagnement par exem­ple pour faire garder leurs enfants pour aller au cen­tre de dépistage ? Ont-elles peur du résul­tat ? Peu­vent-elles faire face à des coûts annex­es éventuels ? Bref, le dépistage n’est pas en marge de la vie des femmes.

C’est pour cela que je souhaite que la Ligue nationale et ses 103 comités départe­men­taux jouent un rôle en matière de préven­tion de la san­té, d’accompagnement des plus frag­iles, de sou­tien de la recherche et de péd­a­gogie, d’information et prise en con­sid­éra­tion de la vie des femmes con­cernées dans toute leur sin­gu­lar­ité et leur soror­ité. L’activité de can­cérolo­gie ne doit pas se faire au détri­ment de l’accessibilité aux soins pour tous.