Dr Philippe Berg­erot, prési­dent nation­al de la Ligue con­tre le can­cer

Quelles sont les dif­férentes formes d’iné­gal­ités iden­ti­fiées dans l’ac­cès aux soins et à la prise en charge des patients atteints de can­cer ?

L’enquête que nous avons menée fin 2024 pour les 25 ans de la Ligue con­tre le can­cer mon­tre beau­coup d’inégalités et surtout un recul des droits acquis, c’est très inquié­tant.

Nous con­sta­tons des iné­gal­ités dans l’annonce de la mal­adie : seuls deux tiers des per­son­nes malades reçoivent une con­sul­ta­tion d’annonce spé­ci­fique, alors que ce droit remonte au pre­mier plan can­cer. Le sou­tien psy­chologique et l’accompagnement social qui doivent être faits sont peu pris en compte : 51 % des malades inter­rogés n’ont pas été ori­en­tés vers un médecin du tra­vail, un tra­vailleur social…

Sur le plan social, la mal­adie can­céreuse creuse les iné­gal­ités, notam­ment économiques. Les per­son­nes malades font face à des coûts sup­plé­men­taires alors que leurs revenus bais­sent en général : for­faits, fran­chis­es, déplace­ments san­i­taires, soins de sup­port, de con­fort… Même avec un emploi, 17 % des per­son­nes malades peinent à pren­dre en charge les frais engen­drés par la mal­adie. Selon la DREES, les restes à charge dits « vis­i­bles » sont estimés à 800 € pour les per­son­nes en affec­tion longue durée (ALD). Ceux dits « invis­i­bles » s’élèvent à 1 447 € pour les per­son­nes atteintes de can­cer. Le renon­ce­ment aux soins est inéluctable face à l’impossibilité de faire face à ces coûts.

Les soins de sup­port sont aus­si révéla­teurs d’inégalités per­sis­tantes. Une enquête Ipsos de 2022 révèle que 24 % des malades du can­cer ne sont ori­en­tés vers aucun soin de sup­port dans leur par­cours et que 19 % des per­son­nes ori­en­tées y renon­cent pour des raisons finan­cières ou d’accessibilité géo­graphique.

La pre­mière recom­man­da­tion de votre man­i­feste sur les iné­gal­ités est « Ren­dre le dépistage des can­cers acces­si­ble à toutes et à tous sur l’ensemble du ter­ri­toire », quels sont les prin­ci­paux freins au dépistage ?

Plusieurs fac­teurs entrent en jeu. Il y a des élé­ments cul­turels d’une part qui font que les pays du Nord de l’Europe par exem­ple sont plus enclins à se faire dépis­ter que les Français. Par ailleurs, notre sys­tème de san­té est tourné vers le curatif, si bien que la pop­u­la­tion est en général plus sen­si­ble aux soins qu’aux mesures de préven­tion. Ensuite vient l’accès aux soins. Une étude nationale sur reg­istre a démon­tré que l’accessibilité à un médecin général­iste, rôle clé dans la par­tic­i­pa­tion au dépistage, a une influ­ence sur la mor­tal­ité par can­cer. Aujourd’hui, 11% de la pop­u­la­tion française vivent dans une com­mune où l’accès à un médecin général­iste est lim­ité.

Bien que l’État finance des cam­pagnes de préven­tion rel­a­tives aux dépistages organ­isés des can­cers du sein, du côlon et du col de l’utérus, les actions menées sont encore trop peu struc­turées et n’ont pas les résul­tats escomp­tés. Le dépistage organ­isé du can­cer col­orec­tal avait un taux de par­tic­i­pa­tion de 34,6 % en 2021.

Les asso­ci­a­tions comme la Ligue con­tre le can­cer vien­nent en appui à ces cam­pagnes et con­tribuent à l’effort de sen­si­bil­i­sa­tion et au déploiement des dépistages organ­isés. En ce sens, la Ligue con­tre le can­cer place au cœur de ses actions celle de « l’aller-vers », une néces­sité pour accéder aux réfrac­taires, per­son­nes vul­nérables ou éloignées du sys­tème de san­té.

Quelles autres actions con­crètes la Ligue con­tre le can­cer pro­pose-t-elle pour réduire ces iné­gal­ités, et com­ment comptez-vous impli­quer les pou­voirs publics et les acteurs privés dans cette lutte ?

Nous sommes au mois de mars et comme pour la cam­pagne Octo­bre Rose, la Ligue con­tre le can­cer est très impliquée dans Mars Bleu. Réduire les iné­gal­ités sig­ni­fie être présent sur le ter­rain.

Nous menons aux côtés de nos parte­naires — étab­lisse­ments de san­té, col­lec­tiv­ités… — des opéra­tions de préven­tion, d’information et de sen­si­bil­i­sa­tion au dépistage organ­isé. La Ligue adopte une approche ludique et péd­a­gogique, et l’élément phare de la cam­pagne Mars Bleu est le côlon tour, la struc­ture gon­flable d’un côlon géant bien con­nue.

Partout sur les ter­ri­toires, nous nous enga­geons et motivons tous les acteurs ter­ri­to­ri­aux à faire de même. Sur l’année 2024, nous avons mené plusieurs pro­jets. La Ligue con­tre le can­cer et l’Association des maires de France ont signé une con­ven­tion de parte­nar­i­at afin de con­tribuer ensem­ble à la lutte con­tre le can­cer.

La Ligue a par ailleurs créé le label « Ma ville se Ligue » pour per­me­t­tre le déploiement d’environnements favor­ables à la san­té et de dis­posi­tifs de préven­tion auprès des col­lec­tiv­ités ter­ri­to­ri­ales, et plus par­ti­c­ulière­ment des com­munes.

Nous avons par ailleurs créé « Au fil de la Ligue : votre nou­veau par­cours d’ac­com­pa­g­ne­ment ! » pour aller vers les patients. Ce pro­gramme gra­tu­it pro­pose des espaces d’accueil, d’apaisement et de sou­tien implan­tés dans les étab­lisse­ments de soins et en ville, des char­i­ots au sein des étab­lisse­ments de san­té pour se ren­dre auprès des per­son­nes malades, et des four­gons pour aller vers les ter­ri­toires isolés et les moins dotés.

Crédit Pho­to : Jean Chis­cano