Pr Claude LINASSIER, directeur du pôle préven­tion, organ­i­sa­tion et par­cours de soins de l’Institut nation­al du can­cer

Où en sommes-nous de la cam­pagne de lutte con­tre le can­cer col­orec­tal ?

Dans 80 % des cas, le can­cer col­orec­tal survient après 50 ans. Il se développe à par­tir d’une tumeur bénigne appelée polype qui évolue et se can­cérise pro­gres­sive­ment en plusieurs années.

Le dépistage offre l’opportunité d’intervenir suff­isam­ment tôt car il per­met de détecter des lésions pré­cancéreuses ou un can­cer à un stade pré­coce. Dans le 1er cas, le polype sera retiré lors d’une colo­scopie et la per­son­ne évit­era donc un can­cer. Dans le sec­ond cas, la per­son­ne sera guérie 9 fois sur 10.

Le test de dépistage est sim­ple, rapi­de, effi­cace, et se réalise facile­ment chez soi. Il con­siste à rechercher la présence (ou non) de sang dans les sell­es, même invis­i­ble à l’œil nu. Pour ce faire, il suf­fit de trem­per un bâton­net dans les sell­es, de le met­tre dans une boîte her­mé­tique et de l’envoyer par la poste au cen­tre de dépistage grâce à l’enveloppe pré­tim­brée. Le résul­tat est adressé dans les trois jours par SMS ou les dans 15 jours par cour­ri­er. Si ce dépistage est posi­tif, ce qui advient dans seule­ment 4 % des cas, cela ne veut pas dire que c’est for­cé­ment un can­cer, mais que quelque chose saigne. Il faut alors pour­suiv­re les explo­rations et procéder à une colo­scopie pour pos­er le diag­nos­tic. Alors que 94 % des Français adhèrent au principe du dépistage du can­cer col­orec­tal[1], seule­ment 34,3 % ont réal­isé le test sur la péri­ode 2021–2022[2].

Plusieurs fac­teurs font que les gens repoussent la réal­i­sa­tion du test, alors qu’ils sont per­suadés que le dépistage est utile. Par­fois, cer­taines per­son­nes esti­ment que le can­cer ne les con­cerne pas, car ils se sen­tent en bonne san­té. C’est une grave erreur car le can­cer col­orec­tal reste longtemps silen­cieux : il ne donne pas de symp­tômes à un stade pré­coce. S’il s’agit d’un can­cer débu­tant, il sera guéri 9 fois sur 10, mais si l’on attend que la tumeur se développe, les chances de survie à 5 ans chutent à 14,3%[3]. De plus, le traite­ment d’un can­cer à une phase métas­ta­tique est lourd et bien plus dif­fi­cile à sup­port­er.

L’objectif de la cam­pagne de com­mu­ni­ca­tion de l’Institut nation­al du can­cer est d’inciter la pop­u­la­tion à réalis­er le test de dépistage tous les deux ans à par­tir de 50 ans (et jusqu’à 74 ans). Même si le risque de détecter un can­cer est faible, dans tous les cas, cha­cun peut se remerci­er d’avoir fait le test et de se sauver la vie.

Que faire pour amélior­er les don­nées chiffrées rel­a­tives au dépistage ?

La nou­velle cam­pagne de com­mu­ni­ca­tion de l’Institut nation­al du can­cer vise à dédrama­tis­er ce sujet. Le film dif­fusé à la télévi­sion et sur le dig­i­tal met en scène une per­son­ne qui fête ses 50 ans, et qui, au dessert, s’absente pour faire son test. Bien enten­du et comme le rap­pelle la cam­pagne, il n’est pas oblig­a­toire de réalis­er le test le jour de son anniver­saire, mais dès 50 ans il doit s’inscrire dans une rou­tine et être réal­isé tous les 2 ans : « Vous n’êtes pas obligé de faire votre dépistage le jour de votre anniver­saire, mais dès 50 ans faites-le tous les 2 ans et avant tout symp­tôme. C’est le meilleur moyen de s’assurer qu’il n’y a rien ou de détecter un can­cer à un stade pré­coce. »

Depuis le 1er jan­vi­er 2024, les invi­ta­tions à par­ticiper aux dépistages organ­isés sont envoyées par la CNAM, qui béné­fi­cie d’un savoir-faire cer­tain et de don­nées qui lui per­me­t­tent un adres­sage par cour­riel, SMS ou cour­ri­er postal ciblé. Cette année, 14 mil­lions de per­son­nes seront invitées à faire leur test de dépistage du can­cer col­orec­tal. De plus, une démarche d’« aller vers » a été mise en œuvre pour les 1,4 mil­lion de per­son­nes les plus frag­iles. Une cen­taine de con­seillers, recrutés par la CNAM, opèrent à par­tir de plate­formes télé­phoniques. Ils sol­lici­tent les per­son­nes sans médecin trai­tant ou qui béné­fi­cient de la com­plé­men­taire san­té sol­idaire, afin de les accom­pa­g­n­er per­son­nelle­ment.

L’accès au kit de dépistage a égale­ment été facil­ité. Il est tou­jours pos­si­ble de le deman­der à son médecin trai­tant, un gas­tro-entéro­logue ou un gyné­co­logue, ou encore à un médecin de la CNAM, mais égale­ment à son phar­ma­cien depuis avril 2022. Il est aus­si pos­si­ble de le com­man­der directe­ment en ligne sur le site monkit.depistage-colorectal.fr. Enfin, un nou­v­el espace dig­i­tal : jefaismondepistage.e‑cancer.fr per­met égale­ment d’accéder à la com­mande en ligne. Dévelop­pé par l’Institut nation­al du can­cer, ce site apporte toutes les infor­ma­tions néces­saires sur les trois pro­grammes nationaux de dépistage organ­isé : can­cer du col de l’utérus, col­orec­tal, et du sein.

Ces actions sont menées dans l’in­térêt de tous.

Quels sont les enjeux de la lutte con­tre le can­cer ?

Le can­cer col­orec­tal est, chez l’homme, le troisième can­cer le plus fréquent après ceux de la prostate et du poumon. Il est la troisième cause de mor­tal­ité par can­cer chez la femme après le can­cer du sein et du poumon. En France ce sont 17 100 décès par an et plus de 47 000 patients touchés avec une légère pré­dom­i­nance chez l’homme, d’où son impor­tance en ter­mes de san­té publique. Au niveau mon­di­al, l’Organisation mon­di­ale de la san­té esti­mait en 2020 à 1,9 mil­lion le nom­bre de nou­veaux cas et 930 000 décès dus au can­cer col­orec­tal.

Le taux min­i­mum de par­tic­i­pa­tion recom­mandé par l’Union Européenne à la cam­pagne de dépistage du can­cer col­orec­tal est de 45 %. Avec un taux de par­tic­i­pa­tion de 34,3 % sur la péri­ode 2021/2022, la France est bien en-deçà des objec­tifs fixés. À con­trario, les Pays-Bas et la Grande-Bre­tagne, avec des taux de par­tic­i­pa­tion respec­tifs de 72,7 % (2017) et 57 % (2018), sont bien meilleurs. L’objectif de 65 %* de taux de par­tic­i­pa­tion, fixé par la Stratégie décen­nale de lutte con­tre les can­cers, per­me­t­trait chaque année d’éviter 5 700 can­cers et 6 600 décès.

Au-delà de l’augmentation de la par­tic­i­pa­tion au dépistage du can­cer col­orec­tal, il est égale­ment impor­tant de sen­si­bilis­er la pop­u­la­tion aux fac­teurs de risques favorisant le développe­ment d’un can­cer col­orec­tal. Par­mi ces fac­teurs de risques, il y a notam­ment l’obésité, qui touche des per­son­nes de plus en plus jeunes et résulte de la séden­tar­ité com­binée à une ali­men­ta­tion déséquili­brée à base de viande et de pro­duits trans­for­més. C’est pourquoi, il con­vient d’ajouter aux cam­pagnes de dépistage la lutte con­tre le sur­poids par la pro­mo­tion de l’activité physique, d’une ali­men­ta­tion équili­brée et une réduc­tion de la con­som­ma­tion de viande rouge, d’alcool ou le tabag­isme.

Entre un polype bénin et un can­cer métas­tasique il y a tout un con­tin­u­um. Il est de la respon­s­abil­ité de cha­cun, puisque nous en avons les moyens, de se met­tre dans une sit­u­a­tion de préven­tion et de par­ticiper aux dépistages organ­isés, qui peu­vent sauver des vies.

*https://www.e‑cancer.fr/content/download/317173/4544094/version/3/file/Strate%CC%81gie+de%CC%81cennale+de+lutte+contre+les+cancers+2021–2030+V2.pdf

[1] Posts-tests BVA/INCa (cam­pagne de com­mu­ni­ca­tion) 2023 sur des échan­til­lons représen­tat­ifs de la pop­u­la­tion cible 50–74 ans.

[2] Source don­nées San­té publique France.

[3] Sur­veil­lance Epi­demi­ol­o­gy and End Results (SEER) 18 Stat Fact Sheets: Colon and Rec­tum Can­cer. (2010–2016), 2020