Pr Damien SUBTIL

Chef du pôle femme, mère et nou­veau-né à la mater­nité Jeanne de Flan­dre du CHU à Lille et prési­dent d’IHAB France

D’abord des valeurs

Le Pr Sub­til pose d’emblée la notion de valeurs : « si l’on veut qu’une mater­nité réus­sisse et rende ser­vice, il faut se souci­er d’abord des valeurs ». Dans les grandes mater­nités comme les petites, les soignants aspirent à dis­pos­er de temps et à pro­duire un tra­vail de qual­ité, ils recherchent du sens à leur tra­vail et de la recon­nais­sance.

Kon­rad Lorenz en 1935 a déjà mon­tré que l’animal garde une mémoire vive de sa nais­sance. Les paroles les plus insignifi­antes pronon­cées à la nais­sance sont retenues toute la vie. La nais­sance doit être réussie sur le plan de sa qual­ité physique, souligne le Pr Sub­til, mais il faut tra­vailler aus­si sur l’empreinte émo­tion­nelle pos­i­tive qu’elle doit laiss­er.

La théorie de l’attachement dévelop­pée par Bowl­by et ses col­lab­o­ra­teurs est « la plus grande décou­verte de la psy­chi­a­trie mod­erne depuis Freud ». Les expéri­ences de Har­low en 1958, et d’autres ensuite, ont démon­tré que la sécu­rité affec­tive est aus­si impor­tante que les fonc­tions vitales. Chaque être a besoin d’être ras­suré sur le plan affec­tif pour pou­voir dévelop­per toutes ses capac­ités cog­ni­tives. « Nos mater­nités doivent être des lieux de sécu­rité physique, avec des anesthé­sistes, des gyné­co­logues-obstétriciens, des sages-femmes, une organ­i­sa­tion… mais nous avons un nou­veau défi qui est la sécu­rité affec­tive. Cela passe notam­ment par le peau-à-peau. Aujourd’hui, on laisse l’en­fant en peau-à-peau pen­dant 2h, on essaie de ne pas le touch­er, de ne pas le déranger parce que plus le peau-à-peau est de qual­ité et meilleur sera l’at­tache­ment entre la mère, le père et l’en­fant. Nous vivons toute sépa­ra­tion mère-enfant comme une urgence à les rap­procher pour que cet attache­ment soit de qual­ité. » Cette sécu­rité affec­tive de la mère est pos­si­ble dans un envi­ron­nement du « pren­dre soin » de l’équipe des soignants, en com­plé­ment du soin lui-même.

La place du père est essen­tielle

Ils arpen­taient autre­fois les couloirs et n’avaient pas de place auprès de leur con­jointe. Durant le Covid, les femmes ont souf­fert de l’absence du père et la rela­tion père-mère-enfant a été con­trar­iée. « Les con­joints, les copar­ents se lient par l’at­tache­ment à la nais­sance sur lequel se con­stru­it la parental­ité. S’in­scrire à la mater­nité, c’est bien sûr pour accouch­er, mais c’est aus­si pour devenir par­ents. » Le Pr Sub­til recon­naît que la résis­tance au change­ment des équipes est forte et qu’il faut du temps pour con­va­in­cre les soignants et les prati­ciens, par exem­ple les anesthé­sistes d’autoriser la présence du con­joint lors d’une césari­enne. Il plaide égale­ment pour une pré­pa­ra­tion à la phase du post-par­tum, « l’une des plus dif­fi­ciles de la vie ». Une par­tie du bagage doit s’ac­quérir en anté­na­tal et une autre en post­na­tal, qu’un lien ville hôpi­tal insuff­isant ne per­met pas encore. « Trop de patientes n’ont pas assez d’aide ou de con­seils, ou reçoivent des con­seils dis­so­nants. »

Hôpi­tal ami des bébés

Le CHU Jeanne de Flan­dre est devenu « hôpi­tal ami des bébés » en 2015 et a été label­lisé à nou­veau en 2019. « Ce label nous a beau­coup aidés dans le développe­ment du peau-à-peau, de l’allaitement, ou encore sur les méth­odes de trans­fert des bébés sur le con­joint et leur présence aux césari­ennes, ou encore sur l’ac­cès au ban­deau de portage. » Le Pr Sub­til plaide pour que les mater­nités devi­en­nent des lieux d’ap­pren­tis­sage de la parental­ité. « Nous avons dit à nos col­lègues : vous avez aimé pré­par­er les femmes à la nais­sance, vous avez aimé les accouch­er en sécu­rité, vous avez aimé par­ticiper à la démarche IHAB, vous allez ador­er pré­par­er les par­ents à la parental­ité. C’est notre pro­gramme pour les 10, 15 ans qui vien­nent. »

Le lean man­age­ment

Le fonc­tion­nement pyra­mi­dal est essen­tiel à la bonne tenue d’une mater­nité, souligne le Pr Sub­til. Il recom­mande toute­fois une démarche par­tic­i­pa­tive afin que les équipes se sen­tent par­ties prenantes de l’or­gan­i­sa­tion des ser­vices, arguant « qu’aucun de nous ne sait ce que nous savons tous ensem­ble ». Le lean man­age­ment est une manière de résoudre des prob­lèmes com­plex­es tous ensem­ble. Déjà, « résoudre un prob­lème à 60 %, c’est déjà avancer beau­coup », explique-t-il. « Tous les man­agers savent, que si on a résolu d’abord la moitié du prob­lème, on a déjà avancé, on a fait un pas et on en fera un sup­plé­men­taire un autre jour. » Ensuite, « il faut se dire que les pos­si­bil­ités d’amélio­ra­tion sont infinies. C’est un tas de petites choses qui vous améliorent la vie et qu’on a accep­té de con­stru­ire ensem­ble. Je recon­nais que cela néces­site une cer­taine atmo­sphère entre nous. Au début, les médecins sont frileux puis, dès qu’ils obser­vent les pre­miers suc­cès, ils ont envie. Ça marche, et je pour­rais mul­ti­pli­er les exem­ples à l’in­fi­ni. »

Les équipes de Jeanne de Flan­dre béné­fi­cient de for­ma­tion et sont allées en voy­age d’étude à Liège et en Suède où les mater­nités moyennes réalisent 5 000 accouche­ments. Presque tous les soins sont faits en ville et les mamans ne vien­nent à la mater­nité que pour accéder au plateau tech­nique. Elles restent 6h en salle d’accouchement, puis vont dormir en hôtel hos­pi­tal­ier à la porte de l’établissement, avant de ren­tr­er à domi­cile. Les patientes éloignées à plus d’une heure de la mater­nité vien­nent en antic­i­pa­tion vers 36, 37 semaines atten­dre l’ac­couche­ment avec leur mari. « Les salles d’ac­couche­ment sont médi­cal­isées mais les appareils sont cachés der­rière des rideaux. On y accouche comme à la mai­son, et dès qu’une com­pli­ca­tion se présente, on tire le rideau et on a accès au matériel d’anesthésie ou aux for­ceps. Ce sont des mod­èles vers lesquels nous voulons ten­dre, en sachant qu’ils ont les meilleurs résul­tats péri­nataux en ter­mes de mor­tal­ité et de mor­bid­ité. »